LES PHARES DE MNEMOSYNE Quand résonne le silence...

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Cet oxymore, titre de la dernière exposition à la Galerie Odile Ouizeman, Paris, du peintre Nicolas Delprat, révèle un monde où l’angoisse et le doute prennent le pas sur les certitudes. Ce titre rappelle l'oxymore célèbre de la littérature classique, l'« obscure clarté qui tombe des étoiles », tirade du Cid de Corneille qui renvoie, certes au jeu de la lumière et de l’obscurité, part importante du travail de Nicolas Delprat, mais aussi vers un univers narratif et fictionnel où s’écrit en palimpseste nos angoisses contemporaines…

Cette obscure clarté, ce silence qui résonnent, nous entraînent vers des routes inconnues… Que garderons-nous en mémoire à mesure que nous avançons dans l’inconnu ?

 

 

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Ce qui frappe avant tout dans les toiles de Nicolas Delprat, c’est cette relation étroite qui s’institue avec la lumière. Elle est omniprésente et prend des formes diverses : halos, éclairages, réflexions, fenêtres, ombres portées, ambiances... Il faut aussi noter une forte proximité avec un écran de cinéma, qui est aussi un réceptacle de lumière…

« En travaillant avec la lumière, le plus important pour moi est de créer l’expérience d’une pensée sans mot, de faire quelque chose de réellement tactile à partir de la qualité et de la sensation de la lumière. Celle-ci a une qualité intangible pourtant on la sent physiquement. Souvent, les gens tendent la main pour la toucher. Mon travail est fait de lumière ; il est centré sur la lumière en ce sens que la lumière est présente, qu’elle est là. On ne peut pas dire qu’il est question de lumière dans mon travail, ni qu’il s’agit d’en raconter l’histoire, c’est de la lumière. La lumière n’est pas quelque chose qui sert à révéler, c’est la révélation même »

James Turrel « Mapping spaces, New-York, Peter Blum, 1987

On peut dire que la lumière est une condition nécessaire à la perception des créations artistiques qui s’adressent au sens visuel, qu'il s'agisse des arts du spectacle, de la photographie, du cinéma et, bien sûr, des arts plastiques. La lumière constitue en soi une part prépondérante des interrogations et des recherches de l’histoire de la peinture ; songeons au Caravage, à Rembrandt, à Georges De La Tour, aux Impressionnistes… Nicolas Delprat s’inscrit dans la continuité de cette interrogation. Bien que figuratif, son travail pictural s'inscrit dans les pas des Minimalistes, notamment de Dan Flavin et de James Turrel. D’ailleurs, il n’hésite pas à s’en inspirer ou à les citer explicitement comme dans Dan Flavin, acrylique sur toile, 2006. La lumière, revêt donc une importance primordiale dans ses tableaux et les rapports entretenus avec celle-ci sont omniprésents. Son travail consiste à matérialiser les résonances de la lumière. Il ne tente jamais de masquer les sources lumineuses, au contraire, celles-ci sont bien visibles, bien présentes dans la constitution de l’image. Ces sources, néons, halos, projections, mais aussi lumières du ciel, brouillards, brumes nous plongent dans une atmosphère ouâteuse, incertaine, aux contours flous. Il en saisit les phénomènes vibratoires, l’instabilité. Turrel parle de la lumière comme « la révélation même ». Nicolas Delprat poursuit cette voie ; la lumière chez lui devient révélation et acquiert un statut autre : Elle est le moyen par lequel les souvenirs refont surface, émergent de notre inconscient.

« Nicolas Delprat privilégie surtout une logique de représentation qui a pour objectif de soumettre ses sources lumineuses à un traitement mnémonique et pictural. En effet, la plupart de ses peintures parlent des souvenirs de lumières. »

Erik Verhagen in catalogue de l’exposition Mehr Licht, Espace Vallès, Saint Martin d’Hères, 2008

Avec Quand résonne le silence, Nicolas Delprat se distingue du Minimalisme et pousse plus loin son exploration des potentialités cinématographiques et pousse aussi plus loin cette impression de souvenirs lumineux...

 

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Plusieurs peintres furent influencés par le cinéma ou prirent en charge les potentialités de ce médium dans leur travaux picturaux à l’exemple de Francis Bacon qui concentra les gros plans d’Einseinstein dans le portrait du pape Pie XII, ou de Warhol. Avec la Nouvelle figuration, Monory, chasse ses sujets dans la thématique du film noir. Nicolas Delprat, lui, s’aventure sur les terres du film d’anticipation. Ses œuvres sont donc, elles aussi, habitées de références cinématographiques, et l’on pourrait citer, Kubrick, Verhoeven, Lynch, Tarkovsky, Spielberg... Mais il en explore encore une autre dimension : le cinématographe, comme on le sait, exprime un mouvement, mais celui est fait d’images fixes, des photogrammes ; Le défilement des images provoque chez le spectateur un effet de rémanence. En quelque sorte le spectateur comble les images manquantes. C'est la part illusionniste du cinéma. D’autre part, la mémoire auditives, visuelle est mise en branle dans ce même processus afin de rétablir une continuité visuelle mais aussi narrative car l’image qui défile est un flux : la rémanence des images précédentes nous permet donc d’assurer une continuité. Notre mémoire compense la perte physique des informations.

Que fait Nicolas Delprat ? Il joue à sa manière avec ce phénomène, avec un autre médium et il le décale dans le temps. L’expérience proposée est un quelque sorte un visionnage en différé avec des arrêts sur images. Que nous reste-t-il d’un film, d’une image, d’un souvenir ? Nous revenons toujours à la problématique de la mémoire.

L’utilisation de ces références fait appel à la mémoire et par le même processus que pour les citations de Dan Flavin ou de James Turrel, Nicolas Delprat fait immerger de ses tableaux des images que l’on a cru voir mais qui n’existent pas réellement dans les films référents. Là encore, il joue de notre déficience, de notre part fantasmatique à créer ou à recréer des images à partir de ce que l’on a cru voir, des images, qui, nous le sommes intimement persuadés, appartiennent au film. Mais il n’en est rien. Nicolas Delprat joue donc sur ce premier registre, d’autre part, il réussit à synthétiser dans ses tableaux une ambiance ou des ambiances qui mêlent un ou plusieurs films. Pourrait-on parler de construction d’images archétypales ou de stéréotypes d’images chez Nicolas Delprat ?

 

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Une autre constatation importante : l’absence humaine. Nicolas Delprat, dans les tableaux qu’il nous présente, annihile la présence humaine, du moins en apparence. les cadres où s’inscrivent reflets, ombres de fenêtres, lueurs sont inhabités mais il nous suggère la présence humaine en creux. En effet, à l’observation, les paysages déserts recèlent d’une présence invisible, fantomatique sous formes de traces : grillages, fenêtres, maisons…. Mais le plus intéressant est que Nicolas Delprat nous insère dans son dispositif. Il reprend à son compte le principe d’identification. Certes ici l’on rétorquera qu’il n’y a personne à qui s’identifier mais pourtant, il nous met en situation de protagoniste par un effet de caméra subjective. Ses tableaux sont construits à l’échelle humaine. De fait, nous nous retrouvons en position d’acteur avec toutes ses implications et ses conséquences. Ce travail de mise en scène, un dispositif qui implique notre participation, bien au-delà du seul regard, nous agrège dans un monde instable et plein d’anxiété. Ces paysages vides, troublés, incertains sont de natures instables. Monde vibratoire, précaire et éphémère des nuages, des brouillards…

Nicolas Delprat puise son inspiration dans la science-fiction et l’anticipation. Ses références cinématographique –2001, l’Odyssée de l’espace, Solaris, Total Recall, pour ne citer que celles-ci, appartiennent au genre de la SF. Il est à noter que la plupart des évocations – terme plus approprié que citation – tirent elles-mêmes leurs sources de la littérature. Là aussi s’instaure un jeu entre réinterprétation cinématographique et réinterprétation picturale.

La Science-fiction nous fait a priori, réfléchir sur le futur, mais bien souvent, elle nous renvoie à notre présent, elle se fait témoin de notre monde à l'exemple du discours futuriste de Farenheit 451, mais aussi regard sur les sociétés totalitaires, les exemples sont nombreux. Nicolas Delprat investit cette dimension. Il nous donne à voir des troubles, incertaines. Le regard se trouve pris au piège, dans un dispositif formelle : ce jeu avec les perspectives dans la série éponymes où justement toutes les perspectives qui viennent traverser le ciel, sont faussées, cette étrange intrication de plans qui se fondent, dans la série zones où l’avant-plan se mêle à l’arrière-plan, où la trame du grillage semble ne pas trouver sa place, participe au trouble de notre vision. Ces grillages, évocation politique ? Frontières, enfermements, camps de rétentions, univers concentrationnaire. Le film d’Alain Resnais, Nuit et brouillard n’est pas loin… Mais les souvenirs se troublent une fois encore…

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Les tableaux de Nicolas Delprat reflètent-ils cette intuition de l’ère du soupçon ? Un monde qui ne répondrait plus à nos questions ? Une métaphore de l’homme pris dans une post-modernité ? Un désenchantement ? Où rien suppléerait à nos incertitudes, à nos défaillances ? Quelle alternative nous reste-t-il ? Prendre une route qui ne mène nulle part ? Se heurter aux grilles ? Aux obstacles ? saisir l’insaisissable ?

Les grands récits se sont tus ; seul résonne le silence.

 

Valéry Poulet


 

 

Quand résonne le silence, Nicolas Delprat

Du 8 novembre au 12 janvier 2012

Galerie Odile Ouizeman

10/12 rue des Coutures Saint-Gervais

75003 Paris

www.galerieodileouizeman.com

et aussi jusqu’au 9 décembre

Errance avec Rachel Labastie

Les Salaisons

25 avenue du Président Wilson

93230 Romainville

www.salaisons.org