L’ENTERREMENT (FESTEN....LA SUITE)

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Thomas Vinterberg a prolongé l’histoire de son fameux film Festen avec une nouvelle réunion de famille, lors de la mort du père, dix ans plus tard. L’adaptation de Festen au théâtre était la première pièce créée au TNN par Daniel Benoin, alors nouveau directeur, il y a dix ans précisément - tout un symbole ! - Cette création a donné l’idée à Vinterberg d’imaginer une suite à son film sous forme théâtrale cette fois. La pièce se déroule lors de l’enterrement du père, pour lequel la famille de la grande bourgeoisie scandinave est à nouveau réunie.

A leur arrivée successive on retrouve chacun des personnages principaux : Christian, le fils violé, qui vit à Paris marié avec la serveuse Pia. Son frère Michaël et sa nouvelle épouse Sofie ignorante des secrets de la famille. Sa sœur Hélène, toujours tiraillée entre rébellion et convenances. Leur mère encore dans l’esquive. Enfin, Kim, le cuisinier copain d’enfance. Michaël a emmené avec lui Henning, son fils de douze ans. Comme dans Festen, Vinterberg scrute les comportements au plus près et révèle, peu à peu, le tissu des liens anciens et complexes.

 

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Dix ans se sont donc écoulés depuis les tragiques révélations qui ont surgi lors du soixantième anniversaire du père. La famille a explosé, plus personne ne s’est revu. Avec le temps, chacun semble apaisé et la pièce débute sur le mode de joyeuses retrouvailles. Bientôt la guerre familiale va reprendre dans le huis clos du manoir danois et, à nouveau, tout va basculer dans la tragédie.

Après les divulgations sur son père, prédateur et pervers, qui abusait au lieu d’aimer, Christian n’avait-il donc pas mis un terme à l’enfouissement des secrets ? Le psychodrame familial de Festen n’aurait-il pu être libérateur pour lui ? Toujours lié aux aspects malsains de ses parents, il semble n’avoir pu se dépendre de l’emprise sidérante de l’inceste. Les non-dits familiaux suintent et transpercent toujours dans l’inconscient, des non-dits terrifiants sur un inceste répété. L’inceste laisse des traces de génération en génération sur une famille marquée par la répétition. Vinterberg avait déjà signifié cette répétition dans Festen. Etait-il nécessaire d’y revenir ? Les plaisanteries douteuses et salaces du grand-père prouvaient sa propre perversité transmise à son fils, le père. Victime et coupable d’une répétition incestueuse, Christian reproduit les mêmes gestes sur un membre de la famille dans des circonstances de proximité. Déjà dans Festen, le père, ce patriarche despotique, sous-entendait les rapports troubles qui attachaient Christian à sa sœur jumelle, avant son suicide.

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Ici, il s’agit non seulement d’inceste, mais du drame de la pédophilie réputée irreprésentable sur scène ou à l’écran. Dans le film, Thomas Vinterberg avait réussi à en parler par la seule évocation de l’acte, même si les sévices subis étaient suggérés par l’intrusion de la caméra dans les trous et les recoins cachés. Il ne peut en être de même au théâtre où uniquement les personnages racontent les faits.

Le climat asphyxiant agit comme une déflagration. La violence brutale, excessive, est renforcée par la boisson. Après avoir vomi sur le cercueil de son père, Michaël vomit des mots crus et virulents. Les seules bouffées d’air sont les flocons de neige tombant dès qu’une porte s’ouvre sur l’extérieur pour signifier le froid nordique du Danemark.

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Les acteurs vivent intensément ce huis clos. Tous sont excellents même s’ils surjouent davantage qu’ils n’incarnent, obligés de crier pour être entendus au plus loin de la salle. Le théâtre pourrait-il donner les subtilités captées par la caméra ? Christian (Pierre Cassignard) n’a plus rien d’inhibé et secret. Michaël (Samuel Le Bihan) semble avoir perdu de sa vulgarité. Leur sœur Hélène (Mathilda May) est moins provocatrice sur scène. La mère (trop rare Dominique Labourier) reste volatile et insaisissable. Sofie (Mélanie Doutey), fragile et troublée, devient vite au diapason de la jubilante hystérie familiale. Seul Kim (Paul Chariéras) se contient devant cette famille truffée des secrets qu’il connaît. La mise en scène de Daniel Benoin chorégraphie cette prestigieuse distribution dans l’écrin d’une intemporelle tapisserie cossue. Il aime transformer, voire bouleverser l’espace, comme dans Festen ou dans Le Nouveau testament de Sacha Guitry ou encore Faces d’après le film de John Cassavetes. Ici, avec le tour de force d’y représenter la pédophilie, il a respecté la pièce telle qu’elle a été construite par Vinterberg pour montrer la faillite de la traditionnelle famille bourgeoise.


Caroline Boudet-Lefort