Saison automnale de Jazz sur la Côte d'Azur : une riche rentrée

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Comme tous les amateurs le savent, la meilleure saison pour le Jazz sur la Côte d'Azur n'est pas l'été mais l'automne. Après la période du mélange des genres, du toc et du matraquage médiatique qui est désormais le lot des festivals de l'été, vient le temps des salles intimes et des tournées d'artistes connus, inconnus ou oubliés, qui s'adressent à un public plus réduit certes, mais plus exigeant que celui des kermesses estivales.

 

Les lieux qui accueillent ces tournées sont peu nombreux. Dans un rayon de 100 km autour de Nice on en dénombre cinq : le CEDAC de Cimiez, rebaptisé Salle Grappelli à Nice, la MJC Picaud à Cannes, le Théâtre Lino Ventura à Nice - l'Ariane, l'Opéra Garnier de Monte-Carlo où se tient chaque année, en novembre, un Festival de Jazz et le Théâtre de Draguignan qui s'ouvre au jazz en décembre.

Timidité de la MJC Picaud, marketing à Monte Carlo, audace à Draguignan

A la MJC Picaud, se sont produits les années précédentes des musiciens aussi intéressants que Rosario Giuliani, Jérôme Sabbag, Pierre de Bethmann, les groupes d'éthio-jazz du Tigre des platanes et d'Arat Kilo, etc. Cette année, la part laissée au Jazz est très réduite puisque qu'il s'agit d'un seul concert, celui d'un groupe venu du Canada et inconnu ici, le Titanium trio (1), dont le leader, Lina Allemano, est une femme-trompettiste, situation encore rare de nos jours. Cela devrait attirer quelques curieux et peut-être quelques féministes désireuses de saluer cette nouvelle avancée de la parité hommes/femmes. Malheureusement la faible notoriété de ce groupe, l'absence de toute communication de la part de la MJC Picaud, et le peu de curiosité des amateurs risquent d'aboutir à ce que l'on a souvent constaté : un public qui préfère écouter du jazz dans des conditions club, c'est à dire assis à une table avec un verre, à Monaco par exemple et pour 35 € boisson et parking non compris, plutôt qu'à Cannes pour 12 € tout inclus. Question de marketing, sans doute...

S'agissant de Monaco et du marketing, on sait que la SBM organise, depuis 2006, un festival de jazz qui se tient dans la deuxième semaine de novembre à l'Opéra (2) et qui offre, à un prix conforme au luxe des lieux, soit de 55 à 110 € suivant les dates, une programmation haut de gamme, c'est à dire sans grand risque et qui va du chic et cher genre Diana Krall au rebattu, genre Ibrahim Maalouf et Marcus Miller.

A l'opposé, une association a l'audace, dans une période particulièrement creuse (la semaine précédant Noël) de réchauffer l'ambiance d'une petite ville pas spécialement réputée pour son caractère funky, à savoir Draguignan (3). Ces bénévoles s’efforcent année après année de tirer d'un certain oubli quelque petit ou moyen maître de la scène jazz. L'an dernier, c'était une star des années 70 : Chico Freeman et son groupe les Leaders. Cette année c'est le tour du sax alto Antonio Hart (4) qui est sans doute dépourvu d'un ego correspondant à son talent puisqu'il n'existe qu'une demi-douzaine d'enregistrements sous son nom en 30 ans de carrière. Il est généralement side-man de musiciens plus médiatiques que lui tels que Dizzy Gillespie, Roy Hargrove, Dave Holland, Mc Coy Tyner, Dee Dee Bridgewater, etc. Cette fois, c'est au sein du groupe du trompettiste Roland Baker que ce musicien rare et recherché apparaîtra à Draguignan afin de nous offrir, si son style actuel reste dans la lignée de ce que nous en connaissons, le meilleur d'un hard bop tranchant, au swing mâtiné de latino, qui rappellera le son Blue Note, celui des frères Adderley et des Jazz Messengers.

Le CEDAC de Cimiez : un programme de haut de gamme dans un écrin hélas défraîchi

C'est à la vielle et fourbue salle du CEDAC qu'il échoit de recevoir la plus grande part des musiciens en tournée automnale. Cependant, pour dire les choses comme elles sont, la salle du CEDAC est indigne d'une ville comme Nice, laquelle prétend par ailleurs aider les musiques actuelles. Certes, elle a accueilli depuis 30 ans les plus grands noms du jazz contemporain, certes nous avons tous des souvenirs merveilleux liés à ce lieu, mais il n'en demeure pas moins patent que ses sièges sont avachis, sa visibilité médiocre et sa climatisation déficiente. Les fantômes de Chet Baker, Art Blakey, Elvin Jones, Michael Brecker et autres artistes disparus ayant fréquenté ces lieux, ne viendront pas troubler le sommeil des responsables des salles municipales s'ils décidaient enfin de donner au jazz l'écrin qu'il mérite. Il leur est d'ailleurs arrivé de le faire ces dernières années, en transférant du CEDAC à l'auditorium du Conservatoire les concerts de Brad Meldau, John McLaughlin et Kenny Garrett. Faut-il croire qu'à leurs yeux, aucun des artistes annoncés dans leur programmation ne mérite ces égards ?

Il y a pourtant du beau monde parmi les musiciens programmés dans cette salle au cours du dernier trimestre 2012 !

Célébration de Wayne Shorter et mânes de Brecker

Parmi eux, le trompettiste Dave Douglas et le saxo ténor Joe Lovano. Le nom du premier est généralement associé au quartet Masada de John Zorn, auprès duquel il a participé au renouveau de la tradition klezmer. Cette tâche ne l'a pas empêché, en vingt ans de carrière, d’enregistrer comme leader une vingtaine d'albums. Touchant aussi bien l'univers de la danse que celui de la musique contemporaine, il est de toutes les expériences, des deux cotés de l'Atlantique. Il a notamment participé, avec Joe Lovano, au San Francisco Jazz Collective, octet intermittent qui s’est donné pour mission de célébrer l'œuvre d'un grand compositeur de jazz. C'est dans cette formation que nous avions pu les écouter lors d'un bref mais mémorable concert au Nice Jazz Festival de 2008 qui était dédié à Wayne Shorter.

Joe Lovano est, depuis la disparition de Michael Brecker, le saxophoniste le plus demandé par les producteurs discographiques. On le retrouve aussi à l'aise en compagnie de McCoy Tyner que de Hank Jones. Il a participé au grand orchestre de Woody Herman ainsi qu'à celui de Carla Bley. A 60 ans, il est la mémoire vivante du saxo embrassant toutes les écoles, du be bop à l'avant garde. Son jeu souple et puissant, sa science des harmoniques, son goût de la mélodie et le lyrisme qui l'habite en font le saxophoniste ultime, le modèle de tous les joueurs de sax. Quand il dirige ses propres formations, c'est souvent pour rendre hommage à quelque maître comme Miles Davis, Wayne Shorter ou Charlie Parker, à qui il a dédié son dernier opus, Bird Songs.

La formation qui accompagnera Lovano et Douglas à Nice le 11 octobre, se compose de deux jeunes musiciens, le pianiste Lawrence Fields et la bassiste Linda Oh, ainsi que d'un musicien plus aguerri, le batteur Joe Baron, qui est lui aussi un des membres habituel de Masada.

Le nom du groupe Sound Prints Quintet renvoie à Footprints, le fameux disque de Wayne Shorter (2002). Nous en déduisons que, comme en 2008, ce musicien sera à l'honneur lors du concert de Jo Lovano et Dave Douglas.

Ravi Coltrane connaît également les lieux puisqu'il y est venu à plusieurs reprises, soit comme membre du Five Elements de Steve Coleman, soit avec son propre groupe. Cette année, son quartet (4) fera une halte au CEDAC le 15 novembre, dans la tournée qui suit la sortie de son dernier album Spirit Fiction, chez Blue Note. Ce disque, d'une haute exigence artistique, comme toutes les productions du fils cadet du grand J. C., est très inspiré par l’œuvre de Wayne Shorter qui sera donc de nouveau au programme.

L'esprit d'un autre grand saxophoniste, Michael Brecker, planera sur la salle avec le concert de Northern Light (5), le 23 octobre, grâce à la présence de Mike Manieri, cofondateur de Steps Ahead et du saxophoniste Bendik Hofset qui prit la place de Brecker, à son départ du groupe. Northern Light n'est pas pour autant pas un avatar de Steps Ahead. Si le bassiste et le batteur sont des fidèles du label ECM, le pianiste, Bugge Wesseltoft, est un agitateur qui depuis vingt ans remue les eaux trop calmes du jazz scandinave. Ces lumières du Nord devraient donc être moins froides que prévues.

Le saxophoniste Bill Evans fait partie de la cohorte de jeunes instrumentistes que Miles Davis a engagé et a fait connaître. Entre 1981 et 1983, donc au plus fort de la période électrique du maître, il a participé aux enregistrements de The Man with The Horn, We Want Miles, Star People et Decoy. Depuis, il poursuit dans une veine jazz-rock une carrière jalonnées de récompenses et de succès discographiques. Si l'essentiel de sa production est sans audace ni surprise, on est néanmoins assuré de passer une bonne soirée le 30 octobre, lors de son passage au CEDAC (6), pour peu que l'on ne soit pas puriste.

Le redécouvertes du Théâtre Lino Ventura

Le Théâtre Lino Ventura aime aussi bien faire appel à de jeunes musiciens que l'on découvre, qu'à des légendes du rock ou du blues que l'on redécouvre. C'était le cas l'an dernier de John Cale, ex Velvet Underground, Cette année ce sera John Mayall, figure historique du blues britannique et compagnon de route d'Eric Clapton.

Ceux qui se souviennent des années soixante, et ceux qui ne les ont pas connues auront donc là (7), l'occasion d'écouter du blues, du vrai, même s'il ne vient pas des rives du Mississippi.

Autre légende à découvrir pour ceux qui auraient manqué son passage en 2009 au CEDAC , le musicien éthiopien, Mulatu Astatke, l'un des représentants les plus connus de l'éthio-jazz (8).

Enfin le grand événement de la saison du Théâtre Lino Ventura sera la venue de Linton Kwesi Johnson (alias LKJ) accompagné du Dennis Bovell Dub Band, le vendredi 9 novembre (9). Ce poète jamaïcain installé à Londres, est un maître du Dub, déclamation poétique sur un fond musical de reggae. Ses textes, en anglais ou en créole jamaïcain, abordent les problème de la population noire vivant en Grande Bretagne : racisme, répression policière, difficultés économiques etc. LJK, tout autant poète que militant, ayant ralenti le rythme de ses tournées, ceux qui aiment le slam ou le rap, et surtout ceux qui ne les aiment pas non plus ne devraient pas manquer cette occasion d'écouter ce représentant d'une genre porté par lui à un niveau d'intensité créatrice tel, qu'il en devient apte à réconcilier les uns avec les autres.

 

Bernard Boyer



 

(1) le jeudi 25 octobre avec Lina Allemano, (trompette) Nick Fraser (batterie) et Rob Clutton (basse)

(1) : Mercredi 21 Novembre 2012 : China Moses, Pino Daniele ; Jeudi 22 Novembre : Chick Corea ; Vendredi 23 Novembre : Diana Krall ; Samedi 24 Novembre : Ibrahim Maalouf

(2) jeu. 13 décembre : Jean Philippe Scali ; ven. 14 décembre : Antonio Hart / David Patrois ; sam. 15 décembre : Awek / Vasti Jackson

http://www.infoconcert.com/festival/festival-de-jazz-de-draguignan-5025/concerts.html

(3) Avec Antonio Hart (saxophone alto), Ronald Baker (trompette et chant), Alain Mayeras (piano), Jean-Jacques Taïb (saxo), Patrick Filleul (batterie), David Salesse (contrebasse).

(4) Composé de Ravi Coltrane (saxophone), David Virelles (piano), Robert Hurst (basse), Kariem Riggins (batterie),

(5) Mike Mainieri (vibraphone), Bendik Hofseth (sax), Bugge Wesseltoft (clavier), Lars Danielsson (basse), Audun Kleive (batterie).

(6) Avec Bill Evans (sax/clavier/chant), Frank Gravis (basse/chant), Josh Dion (batterie/chant), Mitch Stein (guitare/chant), Ryan Cavanaugh (banjo électrique)

(7) Le samedi 8 décembre avec Rocky Athas à la guitare, Tom Canning aux claviers, Greg Rzab à la basse et Jay Davenport à la batterie.

(8) Le 26 octobre, formation non communiquée

(9) : Avec Kai Sundqvist and Klas Jervors (saxos), Daniel Spahni (batterie), Fabio Marchiori (claviers), Tony ‘Groco’ Uter (percussion), Johnny T (violon)