CARTE BLANCHE A JEAN LAMBERT-WILD

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Dramaturge, metteur en scène, comédien, Jean Lambert-Wild possède plusieurs cordes à son arc. Invité pour une carte blanche du 22 au 28 octobre au domaine d’O à Montpellier, c'est l’occasion de découvrir la diversité créatrice du plus jeune directeur de Centre Dramatique National, celui de Caen. Un travail novateur, surprenant, qui ne laisse jamais indifférent. Plusieurs pièces seront donc présentées, dont La Sagesse des Abeilles écrite par Michel Onfray, ainsi que Les Calentures, de petites formes plus personnelles, écrites par le metteur en scène et jouées par lui-même.

 

 

Jean Lambert-Wild

Il n’est guère la peine de présenter Michel Onfray, philosophe, fondateur de l’université populaire de Caen. Il est toutefois moins connu pour ce travail d’écriture. La Sagesse des Abeilles, texte poétique basé sur Démocrite, est donc adapté au théâtre par Jean Lambert-Wild.

Tâche difficile de parler de cette pièce sans en déflorer la beauté et l’originalité ! Quelques pistes peuvent néanmoins être livrées ; de l’ordre de la réflexion apportée à notre propre condition et aussi de celui du parti-pris de la mise en scène.

La sagesse des abeilles

L’homme ne cesse de se comporter en prédateur sur la planète. Il prélève, exploite, la vide en quelque sorte de sa substance sans rien lui apporter en échange, ne la fait pas vivre. Cette prédation s’apparente à un long suicide dans lequel l’espèce humaine emporte tout dans sa propre mort. Au contraire, l’abeille, elle, butine, prélève aussi mais vient ensemencer, donner vie par cette activité, elle participe au cycle de renouvellement de renaissance de la nature ! Ne dit-on pas que lorsque la dernière abeille disparaîtra, ce sera la fin de l’humanité ? La Sagesse des Abeilles nous invite à cette réflexion, dresse un constat et nous renvoie en miroir, notre propre folie. Quelque part, nous nous livrons aux mêmes occupations que les abeilles. Nous cultivons , nous construisons des ruches, nous livrons aussi de cette semence au monde, mais cette semence devient de plus en plus infertile. Jean Lambert-Wild s’empare donc de ce texte de Michel Onfray qui constitue, une seconde collaboration avec le philosophe.

La sagesse des abeille

Sur scène, une silhouette en contre-jour, se tient face au spectateur. Ses traits sont difficilement discernables ; juste peut-on distinguer les mouvements de la bouche qui joue le texte. Peu à peu, des mouvements semblent habiter le corps, comme des vibrillations. Et Jean-Lambert-Wild nous entraîne dans une expérience très particulière. En fait cette silhouette n’est pas celle d’un acteur fait de chair et d’os mais un mannequin, le texte n’est pas dit par cette silhouette mais par une voix Off, celle de Michel Onfray elle-même. Quand aux vibrillations, d’abord semblables à des lucioles qui habiterait ce corps. Bientôt, nous verrons que ce sont des abeilles. La grande force de cette mise en scène est de nous renvoyer en miroir ce que nous sommes, des prédateurs au corps vide de toute conscience. Nous assistons à notre propre déshumanisation et sommes confrontés à notre futur si nous ne prenons pas garde et oublions la sagesse de ces abeilles qui ponctionnent leur strict nécessaire et par-delà, participe au cycle de la vie, à contrario de cette coquille vidée de toute substance vitales qui devient une mécanique sans âme. Pour filer la métaphore, cette image nous renvoie aussi au fait que nous ne pouvons vivre de façon autarcique et que nous sommes interdépendants avec notre univers, nous ne pouvons nous en passer sous risque de disparition totale. Les abeilles qui prennent possession de ce mannequin, nous le rappellent, elle nous nourrissent ! Le choix d’un mannequin renvoie au-delà du sujet même de la pièce, à une tradition du théâtre, celui de la marionnette, lance un clin d’œil au théâtre que réclamait Alfred Jarry, ce fameux théâtre de marionnettes, et si nous allons plus loin, l’on peut considérer que la forme choisie par Lambert-Wild, nous interroge sur notre place, ne serions-nous plus que des pantins ? A tout cela, il faut ajouter le fait que cette pièce joue d’un tempo d’une superbe précision et réussit le pari de nous tenir en haleine jusqu’à la fin. Point de salut final non plus ici… Juste un terrible questionnement qui vrombit dans nos têtes.

 

Valéry Poulet

 

MON AMOUREUX NOUEUX POMMIER
une fable de Jean Lambert-wild, Stéphane Blanquet, Léopold Frey et François Royet
Avec Chiara Collet et la participation d'Aimée
Voix Marcel Bozonnet
Production Comédie de Caen Centre Dramatique National de Normandie
Coproduction Théâtre National de Chaillot
Du 30 novembre au 8 décembre