Documenta 12

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Où en est l’art et où en sommes nous aujourd’hui ? Cette question fondamentale, posée par Arnold Bode, le père fondateur de la première Documenta en 1955, était reprise dans la douzième édition de 2007. Trois autres questions en découlent : La modernité est-elle notre antiquité ? Qu’est-ce que la vie ? Que faire ?

 

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D’autres interrogations peuvent aussi venir à l’esprit : Que reste-t-il des idéaux issus du Siècle des Lumières ? Que sont aujourd’hui devenues la liberté, l’égalité et la fraternité ? Malgré toutes les différences qui nous séparent les uns des autres, l’humanité est-elle à même de percevoir un horizon commun du passé ? A quel niveau les cultures sont-elles en harmonie les unes avec les autres ? L’art peut-il être le médium de la connaissance, peut-il nous aider à parvenir à l’essentiel ? Et que devons-nous apprendre si nous voulons surmonter psychiquement et intellectuellement le présent dans un contexte d’économie globale ?


Ines Doujak SiegesgärtenLe directeur artistique Roger M. Buergel et sa Curatrice Ruth Noack, ne souhaitaient pas (uniquement) révéler le Statut quo de l’art au début du 21ème siècle, mais toucher une nouvelle forme d’affirmation au sein de l’expérience esthétique des objets dont l’identité n’est pas identifiable, de contribuer à la mise en place d’un rapport à l’inconnu et à la différence qui ne soit pas destructif. Dans un présent de plus en plus fragile, qui se contente encore de tourner autour de lui-même, l’exposition est un médium qui doit présenter d’autres formes de rapports, qui doit être un laboratoire destiné à la fabrication d’une éthique de l’ensemble, à l’humanisation de la société. La Documenta se veut être une école de la vision et de la formation.

Il est donc logique qu’on n'y trouve ni les artistes les plus connus appartenant à ce présent, ni les plus favorisés par le marché de l’art ; Les orgaznisateurs ont préfèré créer un espace d’expérience. L’art doit redevenir abordable, ni spectacle, ni plate-forme de discours. Les grands noms sont donc considérablement absents, l’art extra-européen très présent et la part d’artistes féminins s’élevait à plus de 50 %,un niveau rarement égalé dans ce genre de grande exposition.

Un des mots clés du concept d’exposition de Buergel est le terme correspondances. Au lieu de se succéder de manière isolée, les oeuvres doivent être mises en rapport esthétiquement les unes aux autres, afin qu’un échange productif entre l’œuvre, l’espace et le public ait lieu.

Romuald HazouméDans le prolongement du Musée Imaginaire d’André Malraux et de la Pathosformel d’Aby Warburg, Buergel parle de la migration de la forme. Il souhaite ainsi révéler la capacité qu’ont les formes à se déplacer dans le temps et dans les cultures, montrer que des mêmes solutions esthétiques peuvent pactiser de manières différentes avec des contextes et des contenus. Il cherche à aller aux racines afin de reconstruire, comme Bode, une généalogie du présent et de suivre avec attention les destins de la forme au sein d’un modernisme devenu hybride.
Les travaux exposés ne sont donc pas exclusivement contemporains ; de nombreuses œuvres se rapportent aux années 60, tandis que d’autres remontent même plus loin dans le temps jusqu’aux miniatures persanes du 14ème siècle.

L’œuvre révélatrice du mode de mise en scène de Buergel est celle de Sheela Gowda, And tell him of my pain, faite entièrement de longues cordes rouges. Cette œuvre est pour ainsi dire le fil rouge de l’exposition : à l’aide de quatre-vingt neuf épingles, l’artiste indienne a tissé et tordu près de cent mètres de fils fins. Ces fils ont été recouverts de gomme arabique et teints en rouge lumineux à l’aide de curcuma.

La corde crée une sorte de dessin et transforme l’espace en un véritable espace sculptural. Elle associe les sensations les plus intimes liées à la naissance à des contextes locaux, l’utilisation rituelle du curcuma dans la mythologie religieuse de l’hindouisme à la linéarité typique de la peinture indienne, et le travail manuel féminin traditionnel à la langue des formes de la modernité. L’œuvre évoque la contradiction entre le chaos et l’ordre, mais elle est également une métaphore des contextes historico-politiques, de la colonisation du sous-continent indien par les britanniques, de la destruction de l’industrie textile indienne ainsi que de l’entrelacs de la globalisation actuelle. Le travail de Gowda au sein du musée Fridericianum est en correspondance – et pas uniquement de façon formelle – avec une performance de Trisha Brown, lors de laquelle les danseuses tentent de se libérer d’un cocon de cordes et de vêtements ; elle est également en correspondance avec une vidéo d’Hito Steyerl portant sur la pratique érotique du bondage au Japon et de scènes tirées de Guantanamo.

 

Bill Kouélany

 

Les thèmes de la colonisation et de la globalisation sont omniprésents dans cette Documenta, tout comme au Aue-Pavillon où sont notamment exposés : « Dream », le bateau négrier de Romuald Hazoumé constitué d’un assemblage de bidons d’essence ; « Oil Rich Niger Delta », les photos de Georges Osodi ; les installations textiles d’Abdoulaye Konaté ou l’œuvre de Dierk Schmidt « Die Teilung der Erde » faisant référence à la conférence de Berlin de 1884-1885. Bill Kouélany, à travers son mur « de la honte », révèle également les blessures du continent africain, tandis que Juan Davila traite de la « découverte » de l’Australie à travers son tableau désert « The arse end of the world ». L’installation vidéo d’Amar Kanwar, «The Lightning Testimonies », retrace un voyage à travers le sous-continent indien, au sein duquel les modes de fonctionnement du pouvoir et du droit sont criants après le décolonisation et la division du continent. Son œuvre rend compte non seulement de l’histoire conflictuelle qui agite le sous-continent indien et ce, à travers l’expérience de la violence sexuelle faite aux femmes, mais elle témoigne également de sa résistance, de sa force et des changements qu’il est susceptible de connaître à l’avenir.

A l’inverse, à travers ses cultures intitulées « Siegesgärten », Ines Doujaks dénonce le bio-colonialisme en révélant au public à quel point la bio-piraterie mondiale exploite actuellement le monde et la nature.
La plantation de pavots de Sanja Ivekovic devant le Fridericianum n’est pas non plus qu’une simple mise en scène poétique. Le pavot est considéré depuis l’Antiquité comme la fleur du sommeil et de la mort et symbolise aujourd’hui, dans l’espace anglo-américain, les soldats perdus au combat. A travers les chants révolutionnaires de femmes afghanes diffusés par des hauts-parleurs et résonnant à travers toute la place, l’artiste évoque la plantation d’opium en Afghanistan, prend position contre la terreur fondamentaliste et la supériorité auto-proclamée qui l’accompagne.
L’assaut contre la terreur et la guerre en Irak est ainsi lancé. Et plusieurs œuvres exposées dans la Documenta Halle l’illustrent bien, notamment l’impressionnant « Phantom Truck » d’Inigo Manglano-Ovalle. Il s’agit d’une réplique des célèbres photos qui, selon Colin Powell, sont censées prouver l’existence des armes de destruction massive.

 

Sheila Gowda

 

A côté, comme symbole du conflit au Proche-Orient, se trouve « Brownie » de Peter Friedl, une girafe empaillée en provenance de Cisjordanie ayant péri lors de l’invasion israélienne et étant devenue au fil du temps la coqueluche du public.
De nombreux travaux témoignent de ruptures dans les évolutions de la société, de changements et de perte des traditions. Lu Hao, par exemple, illustre la destruction de son quartier à Pékin à travers de longs tableaux roulés ostensiblement conventionnels, tandis qu’Ai Weiwei expose une tour faite de pièces provenant de maisons détruites datant de la dynastie Ming. Avec sa « chute d’eau » faite de calligraphies imbibées de cire, Zheng Guogu illustre le changement de sens du répertoire culturel tandis que, juste à côté, la fontaine moscovite d’Andrei Monastyrski témoigne de l’insignifiance des symboles historiques du pouvoir. Ces deux œuvres renvoient aux cascades du Bergpark de Kassel et font référence à Marcel Duchamp et à la position centrale qu’il tient au sein du discours de l’art moderne.

Cette Documenta a mêlé paysages et architectures. Elle présente au public différents endroits avec toujours des mises en scène différentes. De fait, il s’agit également d’une exposition portant sur les différentes manières d’exposer.
Mais tout n’est pas une réussite, toutes les analogies ne sont pas concluantes, l’exposition n’a pas échappé à un certain pathos surdimensionné et des erreurs se sont glissées, en particulier dans le secteur de la peinture.

 

 

Peter Friedl


Malgré tout cela, cependant, le public fut amené à faire de nombreuses découvertes et à aiguiser sa réflexion au sujet des cohérences globales et des identités culturelles qui l’entourent. Et tout le travail mis en œuvre dans le cadre de cette union concrète de différentes cultures a porté ses fruits, ne serait-ce qu’avec le projet « Fairytale » pour lequel l’artiste chinois Weiwei a invité 1001 compatriotes à passer une semaine à Kassel.
Ainsi, cette Documenta accède peut-être à ce que Leo Bersani a écrit au sujet de l’art en général et qui rejoint la pensée de Buergel, à savoir qu’il « infiltre le monde avec une imagination humaine et le fait apparaître – comme un monde qui est toujours prêt à nous accueillir à bras ouverts et que nous n’avons nulle raison de détruire ».


par Harald Mann

Kassel, jusqu’au 23 septembre 2007