FESTIVAL D’AVIGNON 2012 / INNOVATIONS THEATRALES

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Telle que le rapporte le programme 2012 du Festival d’Avignon, c’est une véritable histoire d’amour : « Il était une fois un homme et une ville qui se rencontrèrent, s’aimèrent et eurent un enfant nommé Festival ». Jean Vilar aurait eu 100 ans cette année, Avignon lui a rendu un hommage mérité sous forme d’expositions, de débats, ...

En 1947, s’associant au poète René Char, cet homme de théâtre lança La Semaine d’Art en Avignon, sans pouvoir imaginer que cette manifestation deviendrait un jour le plus important festival de théâtre du monde. En juillet, durant trois semaines, un large public investit la ville pour un rendez-vous où se rencontrent les expériences novatrices du théâtre, de la danse et des arts vivants. Conjuguant débat esthétique et démocratisation culturelle, Jean Vilar, désigné comme le dixième Pape d’Avignon, voulait que tout se discute sur l’importance du spectacle dans la société.

 

Pour leur avant-dernière programmation, Hortense Archambault et Vincent Baudriller, directeurs du festival, ont choisi comme artiste associé le Britannique Simon Mcburney, talentueux créateur d’étranges variations théâtrales. En ouverture, il a mis en scène l’adaptation du roman de Boulgakov Le Maître et Marguerite et a sélectionné nombre de spectacles en langues étrangères. Cette année, Avignon fut donc un festival de surtitres.

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Ainsi les six comédiens-performeurs du collectif d’avant-garde britannique Forced Entertainment (traduisez « divertissement forcé ») racontèrent-ils en anglais leurs improvisations contrôlées dans L’Orage à venir, une farandole d’histoires sans queue ni tête, ni début ni fin. Micro en main, une actrice énumère les ingrédients essentiels à un bon récit : A good story is... A son tour un acteur s’approprie le micro et enchaîne d’un ton pince-sans-rire sa propre histoire restée aussi inachevée. Tous n’arrêtent pas, de parler, de déraper, de s’interrompre sans démêler le vrai du faux, le témoignage intime de la fiction. Depuis 1984, les spectacles du collectif ont été nourris de l’improvisation de ses membres : sur l’enfance, le temps qui passe, le voyage... Le chaos contrôlé de cet artisanat théâtral entrelace de multiples histoires fragmentées, complexes, pleines de contradictions et parfois d’humour. Le public rit beaucoup - surtout celui qui possède bien la langue anglaise - et pourtant c’est souvent triste à en pleurer ! Placé sous l’impulsion artistique du metteur en scène et plasticien Tim Etchells pour interroger les codes de la représentation et dynamiter les conventions de jeu, le collectif s’est donné pour mission d’inventer le théâtre de l’avenir et de dénoncer la société du spectacle. Il n’est pas certain qu’il ait réussi cette fois à remplir sa « mission». Une bonne histoire doit t’attraper et ne plus te lâcher, dit dans son énumération la première comédienne. Le langage a ses limites et la fin du spectacle attend encore l’orage à venir, The Coming storm.

Vieux complice de McBurney, l’inclassable auteur britannique, John Berger est l’autre invité d’honneur du Festival. Persuadé que les mots sont des armes et les livres des «actes politiques », les deux fils conducteurs de l’oeuvre de ce spécialiste du regard sont l’art et l’engagement. Lui-même et sa fille Katya Berger ont tenu un dialogue épistolaire (lettres et SMS) autour de la peinture d’Andrea Mantegna. Dans un désir de partage, ils ont présenté une lecture-performance intitulée Est-ce que tu dors ? Le sens de ce titre ne se révèle qu’à la fin de cette conversation assez métaphysique, comme l’a précisé John Berger. Le peintre de la Renaissance italienne a mis neuf ans pour peindre murs et plafond d’une petite pièce du palais ducal de Mantoue, appelée « la chambre des époux », un lieu extravagant et merveilleux cherchant à inclure la totalité du monde et de la condition humaine dans ses fresques : l’homme à tous les âges, le passage du temps, le monde animal et végétal,... Père et fille partagent l’amour de l’art et des mots : chacun dans sa langue - lui en anglais, elle en français - témoigne du lien qui les unit dans leur promenade visuelle. Raconter leur fascination pour cette chambre atypique, c’est dire la beauté de cette oeuvre, en dérivant sur le regard et l’oubli. L’oubli trace quelque chose, sculpte, laisse une empreinte... Tout est lié dans leur façon de communiquer sur la peinture, une peinture qui rapproche l’instant et l’éternité, sans écarter leur relation père-fille, ni leur rapport au monde où la mort est omniprésente.

Artistes emblématiques de la scène contemporaine portugaise, Miguel Moreira et Romeu Runa, ont présenté The Old King, un solo interprété par Romeu Runa, qui, seul pendant plus d’une heure sur un sol noir gorgé d’eau, lutte avec ses pensées et va aux limites de lui-même. Développant une danse expressionniste, son corps en perpétuel mouvement devient peinture abstraite où seule compte la syntaxe gestuelle. Torturé, confronté à un obstacle, il se tord, se disloque, se redresse, puis recherche avec son corps des attitudes animales. D’abord des reptations au sol, puis le déploiement avec des mouvements nés de l’observation, surtout les palmipèdes qu’il imite avec son corps de contorsionniste. Est-il dindon, phoque, autruche, mante religieuse, araignée ou quelque animal préhistorique ? Le reptile ne peut être absent, ni le canard aux pattes palmées. Qu’importe la lecture que l’on veut en faire, Romeu Runa fait de son corps un tableau et nous donne ce spectacle très pictural d’un homme qui s’accroche à son humanité mise à mal par la solitude. Chaque spectateur peut imaginer ce qu’il veut sur ce trip animal et poursuivre le trajet de la présence souple et sauvage de Romeu Runa qui résonne parfaitement avec l’esthétique de Miguel Moreira. Alain Platel les a accompagnés en tant que regard extérieur sur cette création.

Dans ces trois spectacles aux conventions audacieuses, où se situe le théâtre ? Leur liberté et leur invention illustrent d’étranges et novatrices variations théâtrales.


Caroline Boudet-Lefort