L’art est libérateur pour Houria Aïchi

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« Si les hommes ne sont pas libres, les femmes ne peuvent pas l’être non plus. L’art en général participe à l’émancipation. » Débarquée à Paris à la fin des années 70 pour y faire des études de sociologie, Houria Aïchi y a trouvé sa vocation de chanteuse quand elle se souvint des chants lancés par sa grand-mère dans le patio familial à Batna, sa ville natale, métropole des Aurès. Houria Aïchi reprend depuis dans un langage actuel le répertoire amoureux et épique des azriates, chanteuses troubadours de la tradition chaouie. Son nouvel album N’ssa, les femmes vient célébrer la mémoire des grandes chanteuses algériennes et de leur combat personnel pour la liberté de chanter.

 

« Chez nous, chanter fait partie de la vie, de l'éducation des filles, cela coule de source. Apprendre le répertoire va de soi. » Dotée d'une très belle voix, puissante, à la fois pure et gutturale, Houria a vu le jour dans les Aurès, région montagneuse qui marque le passage entre le nord et les portes du Sahara, au sein du massif des Chaouis, autre communauté berbère (à ne pas confondre avec les kabyles) de l’Est algérien, dans une famille et une culture où la musique est omniprésente. Et, dès l'âge de 7 ans, la petite fille escortait sa grand-mère qui était une azriate réputée, sorte de troubadour au féminin allant de fête en fête, dépositaire, comme nombre d’entre elles, de techniques vocales et de répertoires qui pouvaient ainsi se transmettre à travers les vallées et les générations. Cette filiation explique sans doute le travail accompli par la chanteuse pour sauvegarder ce patrimoine musical, arpentant les villages oubliés et enregistrant les chants des femmes, alors que parallèlement se constituait une chaîne de solidarité. « Des colis m’arrivaient en France : des gens de ma région, que je ne connaissais pas, se sont mis à m’envoyer des cassettes de chants enregistrés par des anonymes. » C'est ainsi que Houria s'est mise à interpréter les chants des Aurès à travers le monde, parfois juste a capella.


Pour le public international, la chanteuse est devenue l'une des ambassadrices les plus connues de la musique chaouie. Son nouvel album, N’ssa, les femmes, objet du spectacle en début de tournée, est un voyage à travers l’Algérie, hommage dans de nouvelles orchestrations à toutes les grandes chanteuses algériennes, aux grandes voix féminines de différentes générations, régions et traditions, qui ont marqué par leur charisme et leur talent, la scène nord-africaine, Un voyage fusion dans le temps à travers lequel Houria, au-delà des frontières, vient également toucher émotionnellement la mémoire de tous ceux d’Algérie, pieds-noirs exilés à l’enfance ou l’adolescence, émus jusqu’aux larmes pour certains.

C’est à Marseille, lors de la 1ère édition du festival 2012 Au fil des voix proposé au printemps par le Théâtre Toursky, que nous avons rencontré Houria Aïchi.

Geneviève Chapdeville Philbert : Pourquoi ce spectacle et nouvel album ?

Houria Aïchi : Après ma dernière création, qui remonte à 4 ans et qui portait là encore sur le chant aurésien, dont je suis un peu la représentante, je ne voyais pas très bien ce que je pouvais inventer encore par rapport à ce chant de l’Aurès. Je me suis dit « si j’allais voir ailleurs. Qu’est-ce qui m’intéresserait ? Qu’est-ce que j’aimerais faire en abordant un autre répertoire ?  ». De manière tout à fait simple et naturelle, ce sont les femmes qui se sont présentées à mon imaginaire et mon désir de travailler. C'est ainsi que ça a commencé, comme une évidence. Ces chanteuses qui ont fait, d’une certaine manière, ma formation musicale, je les connais toutes ! Ces femmes, ces chanteuses je les ai entendu à la radio et je chantais quand j'étais toute petite. Pour beaucoup d’entre elles, je connaissais leurs chants au moins par bribes. Donc, le cheminement était tout simple, il fallait juste avoir l’idée.

GCP : Est-ce lié à votre histoire personnelle, celle qui vous liait à votre grand-mère ?

HA : Oui, c’est une histoire qui continue, différemment bien sûr. Mais, moi je me définie à la fois en tant que femme et chanteuse à travers ces générations auxquelles je me suis affrontée, confrontée, frottée à la fois comme être humain et interprète. Parce que c’est auprès de ces femmes chanteuses, dans un pays où il n’est pas facile de l’être - au premier rang desquelles bien sûr ma grand-mère qui fut l’inspiratrice la plus absolue - que je me suis définie en tant que chanteuse, grande voix et en tant que dépositaire d’un répertoire.

GCP : Effectivement, il y a un paradoxe dans le fait que ces grandes voix féminines sont à la fois adulées en ayant, pour certaines, un mal fou à pouvoir être libres de chanter.

HA : C’est justement ça qui est très intéressant. C’est justement cette idée là qui m’a accrochée et que j’ai voulu approfondir et travailler. Ces femmes, comme Chérifa, Saloua, Noura, Fadila Dziria et bien d’autres, sont à la fois des grandes chanteuses, pour certaines des divas mais, en même temps, ont dû se battre vraiment très fortement pour pouvoir continuer à chanter. C’est vrai que c’est un paradoxe de nos sociétés orientales. La chanteuse est mais il y a quelque chose qui gêne... On a le droit d’être chanteuse mais à l’intérieur. Dans ma tradition les femmes ont toujours chanté, mais dans les maisons. Par contre, aller sur scène, se faire entendre, voyager, rencontrer un public, c’est mal vu. Il y a une réprobation vis-à-vis des filles qui sont des chanteuses publiques. Je dis souvent en souriante que la pire des choses qui puisse arriver dans une famille c’est d’avoir une fille qui chante….

HOURIA AICHI (gunther vicente)

GCP : On retrouve dans la terminologie azriate cette volonté de définir la femme qui chante, mais elle est en même temps une affranchie qui se met à la marge.

HA : C’est une caractéristique de la région de l’Aurès où en effet il y avait une pratique, avec peut être encore aujourd’hui des traces, de ces femmes qui sont sacralisées tout autant que totalement affranchies par rapport à la société dans laquelle elles vivent puisque pour être azriate il ne faut pas avoir, ou ne plus avoir, d’homme dans sa vie. Ces femmes sont à la fois vécues comme ayant un côté magique, donc elles sont aimées passionnément, vénérées tout autant que à la limite du rejet en ville. En montagne, par contre, elles ont un statut tout à fait simple et légitime.

GCP : Ce nouveau spectacle et album présente un grand panel des régions d’Algérie, mais avec des manques également, par exemple sur le Constantinois. A-t-il été difficile de construire ce répertoire ?

HA : Il faudra que je demande pardon, je le mettrai dans l’album, à toutes les grandes voix que je n’ai pas pu intégrer dans ce travail, car il faudrait faire un coffret de 10 disques. Il y a vraiment de très grandes voix algériennes et bien sûr je pense par exemple à Nora, Nouara, ou encore à d’autres par exemple dans l’Oranais, dans le sud. Mais il fallait trier un peu, j’allais dire, arbitrairement. Mais, finalement ce n’est pas vrai, car celles pour qui j’ai opté, je les aime profondément et je les ai choisies parce qu’elles ont un rôle et une présence très forte dans le monde de la musique en Algérie. Je pense à Chérifa, par exemple.

GCP : Dernièrement le chorégraphe Abou Lagraa a utilisé une des vos interprétations Nya, faire confiance à la vie en algérien, pour un ballet en forme de revendication de iberté et de droit à la sensualité en Algérie, toutefois sans y avoir d’ores et déjà intégré des femmes. Le fait de chanter aujourd’hui en Algérie, cela a-t-il également une importance par rapport à une émancipation féminine ?

HA : Je pense que l’art en général est libérateur, quel que soit le domaine dans lequel les artistes créent. Donc, le chant féminin aussi participe à ce mouvement de l’histoire qui va vers l’émancipation des femmes. C’est le travail de Abou Lagraa avec ces jeunes gens et de bien d’autres artistes. Il y a par exemple, en Algérie de merveilleuses stylistes qui font des choses éblouissantes, sublimes. Des peintres également. L’art en général participe à l’émancipation, pas seulement des femmes du reste, car si les hommes ne sont pas libres, les femmes ne peuvent pas l’être non plus.

GCP : C’est la sociologue qui parle ! Vous êtes donc optimiste par rapport à l’évolution intellectuelle et artistique en Algérie.

HA : Il y a une vie intellectuelle incroyablement riche et féconde en Algérie, à tous points de vue et dans tous les domaines. C’est vraiment très étonnant. Il y a des peintres, des danseurs, des chorégraphes, de grands écrivains parmi lesquels plusieurs grandes écrivaines. L’art participe vraiment du mouvement d’émancipation.


Geneviève Chapdeville Philbert

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