Bernard Reyboz au CIAC de Carros : « La vie existe, je l’ai vue, j’y étais1».

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Disparu aux premiers jours de l’année, Bernard Reyboz n’est plus. Et pourtant ! Qui s’aventure jusqu’au Château de Carros, dans la limpidité des collines de l’arrière-pays niçois, pourrait en douter à tel point sa présence y est rendue perceptible, tant il semble qu’il soit demeuré au seuil des univers qu’il nous invite à explorer. Là, toute une vie palpite et anime ses Madrépores, Tripodes et autres Chrysalides qui figurent comme autant de déclinaisons singulières des modalités de l’être au monde. De l’inconscient à la conscience, de l’archétype au multiple, de l’archaïque enfoui dans la mémoire collective à l’ici et maintenant, du repos au mouvement, du noir au blanc par-delà la couleur absorbée, leurs agencements formels se donnent à découvrir tandis que les propos de leur concepteur se détachent des murs pour venir ponctuer l’espace où ils se déploient.

 

 

Reyboz -Les Grands Tripodes-Photo Brigitte Mathis

Cette omniprésence de Reyboz parmi les galeries récemment restaurées - avec une sobriété qui s’accorde parfaitement à ses productions - est due à la maestria de Frédérik Brandi, le conservateur du CIAC et commissaire de l’exposition, dont le tour de force résulte d’une conjonction entre sa profonde connaissance de l’œuvre, une empathie réelle avec l’artiste, des liens d’amitié et de respect empreint de retenue avec l’homme et une étroite collaboration avec les propres enfants de celui-ci. Oui, assurément, Bernard Reyboz nous attend là, dans ses mondes qu’il nous offre en partage pour célébrer la vie dont il aura déroulé, sous toutes ses formes, le cycle complet, de la particule au macrocosme, de la gestation à la mort.


Frédérik Brandi nous reçoit au CIAC de Carros :

Catherine Mathis : L’exposition consacrée à Bernard Reyboz est ouverte au public depuis le printemps, quel accueil reçoit-elle ?

Frédérik Brandi : Un accueil enthousiaste. Quelque chose opère qui captive les esprits instantanément. Il en a toujours été ainsi dès l’instant où Reyboz à exposé. Paradoxalement, cela pourrait avoir nui à sa carrière, certains critiques trouvant de fait son œuvre trop plaisante, trop facile, comme si cette accessibilité pouvait être significative d’un manque de consistance !

C’est une réaction d’autant plus injustifiée qu’une lecture à plusieurs niveaux est possible et que chacun peut y trouver son compte, car le travail de Reyboz est véritablement chargé de sens.

Et l’adhésion du public est d’autant plus forte que les œuvres présentées ici l’ont été selon ses souhaits : il a participé à la conception de cette exposition, opérant des choix spécifiques pour que s’établisse un dialogue entre ses œuvres et ce lieu.

L'atelier de Bernard Reyboz - Photo Untel

La dernière présentation de ses réalisations a été organisée de son vivant au Moulin de Mougins par Faustine Najman, l’été dernier mais, s’il a participé à la conception de cette exposition, comment vous en est venue l’idée ?

Ce projet remonte à plusieurs années, nous l’avons ébauché progressivement mais, alors qu’il se précisait, Bernard est tombé malade. Néanmoins, nous avons continué à l’élaborer ensemble. C’est donc véritablement son projet à lui aussi. A l’origine, il y a entre nous une longue relation de travail et d’amitié : j’ai rencontré Reyboz en 1998 au moment de l’ouverture du CIAC. Nous avions présenté une de ses sculptures dans le jardin de la Villa Barbary dans le cadre d’une exposition collective avec Boniface, Carry, Made, Bégué, etc. Ensuite nous nous sommes vus beaucoup autour des actions du collectif d’artistes StArt, qu’il avait cofondé avec Gilbert Baud. Plus tard, nous avons fait une exposition en Corée du Sud avec des artistes travaillant sur la Côte d’Azur où fut présenté un de ses Monolithes. Il y a deux ans, j’ai été chargé du commissariat du Festival du peu à Bonson, pour l’exposition Un peu d’infini et j’ai invité Max Charvolen, Gilbert Pedinielli, Kristof Everart et quelques autres artistes que je sentais assez pertinents sur ce thème, dont Bernard Reyboz. Nous avons rendu un hommage à Vernassa, disparu l’année précédente et réalisé une installation in situ avec les derniers travaux de Bernard, des Mouvants, dont certains sont visibles ici, qui sont animés d’un léger mouvement. Nous les avions exposés dans le moulin à huile, un lieu artisanal toujours en activité. C’était très impressionnant : tout était plongé dans le noir, les mécanismes et la meule étaient à l’arrêt alors les Mouvants bougeaient et semblaient proliférer un peu partout, parmi les effluves d’huile d’olive… Cette installation a beaucoup frappé les imaginations ! Suite à cela nous est venue l’idée de réaliser une exposition d’importance ici, au château de Carros. Nous y avons réfléchi avec JR Leloup et Laurence Treyvaud, ses éditeurs d’Artstoarts, et bien sûr avec lui-même, jusqu’à aboutir à une idée très précise. En raison de l’évolution de sa maladie, il n’a pas pu se déplacer, mais il connaissait bien le château et a pu visualiser l’ensemble dans ses moindres détails : il n’a voulu que des pièces en noir et blanc, a prévu l’emplacement des Tripodes, des Recensements, etc., il a pensé et décidé de presque tout. Il ne s’agit donc pas ici d’un hommage mais véritablement de sa dernière exposition, conçue avec lui de manière intime. C’est sans doute pour cette raison qu’on ressent si fortement sa présence, d’autant que nous l’avons fait parler à la première personne sur les murs avec des citations sur telle ou telle séquence de son travail.

Effectivement, sa présence est saisissante, immédiatement…

Et les visiteurs qui l’ont bien connu, ses proches, ses amis, sont très émus lorsqu’ils lisent, au premier étage, au-dessus des Grands Monolithes Madrépores, cette phrase de lui: « La vie existe, je l’ai vue, j’y étais. » Il y a là une dimension émotionnelle extrêmement forte.

L’exposition démarre par son travail d’illustration que vous avez séparé du reste de sa production. L’avait-t ‘il voulu ainsi ?

Oui, il avait accepté que nous exposions une partie de ses travaux d’illustration à la condition expresse qu’ils soient donnés à voir à un étage différent. Nous les avons exposés au rez-de-chaussée de manière à ce qu’ils constituent une sorte de sas d’entrée dans son travail par ses activités annexes : l’illustration, la publicité et cette grande fantaisie de sculpture qu’est Expédition Bornéo 1904. L’imagination et l’humour y sont déclinés de différentes manières : un clin d’œil à Jérôme Bosch avec le Jardin des Délires, un exercice de style hyperréaliste qui vire au délire organisé et devient l’aventure extraordinaire d’un explorateur, le Major Douglas, avec Bornéo…

Reyboz - Expédition Bornéo-Photo Brigitte Mathis

Lorsqu’on entre dans la pièce où se trouve cette installation, on a soudain l’impression de s’immerger dans l’univers de Jules Verne…

C’est exactement cela ! C’est un monde de pure fantaisie sorti de son imagination à partir d’une première “bestiole” sculptée sans intention particulière, dans une sorte d’acte gratuit. Toute une famille a suivi, puis toute une histoire, autour de ces “bestioles” qu’aurait trouvées le Major Douglas : les pièges pour les capturer, la malle pour les rapporter... Nous sommes ici comme dans un vieux muséum d’histoire naturelle, il n’y a évidemment aucun cartel portant des indications du type “sculpture” ou autre, Reyboz n’est même pas cité… C’est comme une sorte de canular avec de savoureuses indications sur les conditions dans lesquelles la capture de ces spécimens géants a été réalisée… La malle, qui aurait été abandonnée dans un port de Chine, est en réalité une sculpture en polystyrène et les pièges des compositions en pâte à modeler et fils de fer…

Tout y est,  même la flèche des indiens ! Pas étonnant que les enfants soient ravis !

Oui, ils marchent en plein dans l’histoire et se fichent de savoir si elle est vraie ou pas ! Par contre, il y a toujours un petit doute du côté des adultes qui cherchent à rationaliser, même lorsqu’on leur explique que c’est une création. ça fonctionne vraiment et c’est ça qui est très amusant ! De plus, dans les indications de capture, il y a nombre de petits gags qui évoquent l’univers de la bande dessinée, un mélange de Tintin, de Spirou et d’un petit Corto Maltese qui serait parti en vrille…. Toutes ces pièces font partie de la collection de Jean Ferrero. Nous sommes là dans le monde d’illustrateur BD de Reyboz mais on décèle les prémisses de son travail ultérieur de sculpteur avec ce côté entomologiste qui se manifestera pleinement dans les Recensements de Tripodes. Dans les galeries du premier étage, nous quittons l’aspect récréatif pour entrer de plain-pied dans le corps de l’exposition. Les divers univers de Reyboz figurent ses différentes recherches mais ne se suivent pas forcément d’une façon chronologique. Ce ne sont pas des périodes mais des séquences de travail avec des chevauchements, par exemple dans les Magmas ou les Chrysalides on retrouve le travail des Textures qu’il appliquera ensuite aux Galets et ces séquences différentes son liées par un fil conducteur. Ce qui est récurrent dans ces traitements formels en différents plans, réseaux et décalages jouant sur les effets de relief et de déplacement, c’est l’exploration de la matière, l’invention de formes, les jeux visuels.

REYBOZ - MOUVANTS - Photo Brigitte Mathis

Et la vision qu’on en a de près est totalement différente de celle qu’on obtient en prenant du recul.

La position du regardeur fait l’œuvre pour partie et la modifie à loisir. Il joue de la sorte avec l’espace mais aussi avec notre regard. Ses compositions ont ainsi une vie qui perdure au-delà de leur création. C’est particulièrement vrai avec des œuvres comme la grande installation de Coques et Monolithes Madrépores, constituée d’un certain nombre de pièces qui ne sont jamais assemblées de la même manière et déclinent leur existence en fonction du lieu où elles sont exposées. Ici, c’est la première fois qu’elles se sont remontées sans lui…

Dans quel matériau sont-elles réalisées ?

Elles sont faites en résine, à partir de moules qu’il fabriquait lui-même, puis peintes à l’acrylique.

Il y a un côté organique dans toutes ses réalisations qui figurent de fait des univers en sommeil mais habités par la vie et plutôt attractifs, certes inconnus mais pas forcément inquiétants, excepté celui des Mouvants.

Oui, effectivement, ses compositions évoquent des formes organiques où les règnes se confondent : difficile de dissocier ce qui ressortit du minéral, du végétal, de l’animal, c’est un peu tout à la fois. Chacun de nous peut laisser libre cours à son imagination face à cette exaltation de la vie qui reprend le dessus. Après toutes ces créations et ces jeux d’optique, les Mouvants constituent un aboutissement logique du travail de Reyboz. Certains bougent très lentement, comme animés d’une respiration, et évoquent des animaux en hibernation.

Il mène bien ce jeu d’illusion : ses mouvants réalisés avec des cure-dents ont un côté très soyeux, ils semblent très doux et appellent la caresse alors qu’en réalité ils sont hérissés de piquants comme des hérissons…

Oui, les Mouvants tiennent presque du prototype, ils sont réalisés dans des matériaux pauvres, pour eux, il a fabriqué des coques en néoprène et récupéré des petits moteurs d’électro-ménager. Il est même allé, un jour où il voulait absolument finir la création qu’il était en train d’entreprendre, m’a raconté son fils Olivier, jusqu’à démonter le four à micro-ondes familial… Se pose la question de la conservation de ces Mouvants, nous ne savons pas trop comment ils vont réagir au temps, pas très bien, je le crains. Mais cet aspect-là ne préoccupait pas vraiment Bernard. Il était soucieux avant tout de conception et de création.

Il apparaît bien ici en tant que créateur de mondes en gestation, en mutation, dans lesquels les Galets deviennent des œufs géants, les Monolithes des cocons d’où sortent des Chrysalides ou des animaux à trois pattes, des mondes peuplés d’organismes endormis mais animés par un souffle de vie, des mondes fantastiques, en fait, qui semblent pourtant tellement réalistes ! Certaines œuvres vieilliront sans doute mieux que d’autres. Les grands Tripodes, par exemple, qui sont impressionnants de par leurs dimensions et par leur élégance. Ce sont des créatures d’une grâce incroyable !

Il aurait souhaité que nous en installions tout un troupeau qui aurait semblé vivre ici en liberté, à la manière dont ils existaient dans son imagination. Nous avons mis en regard de ces cinq grands Tripodes les Recensements des spécimens les plus petits, qui font quatre centimètres de hauteur, de manière à ce que les extrêmes de cet ordre d’existence entrent en dialogue car Reyboz procédait souvent ainsi. Comme pour les Galets, avec quelque chose qui touche à l’obsession, il en a fait des centaines, bien sûr tous différents. Avec les séries de Tripodes, nous sommes à l’évidence dans un monde animal situé dans d’un autre espace-temps… Avec certaines Coques Monolithes, nous entrons dans un autre registre, celui d’une évocation de l’écriture. Une écriture fondatrice, archaïque, indéchiffrable, qui court sur les formes qu’elle recouvre.

Reyboz - Mouvant - Photo Brigitte Mathis

Reyboz écrivait beaucoup, en témoigne les phrases que vous lui faites prononcer à même les murs. Elles résonnent comme un écho à son travail. Sont-elles toutes de lui ?

Oui, les poèmes, les textes sur son travail sont de lui, excepté une phrase de France Delville. Comme je vous le disais, nous avons choisi des citations où il s’exprime à la première personne, pour signifier sa présence. C’est sa première exposition d’aussi grande envergure, l’alliance entre le lieu et ses œuvres fonctionne très bien et plus l’exposition marche, plus, tout en nous en réjouissant, nous ressentons l’amertume de ne pouvoir partager cette joie avec lui. Nous avons le sentiment qu’il s’en est allé au moment où les choses démarraient pour lui car la reconnaissance est bien au rendez-vous. A tel point que nous prolongeons l’exposition jusqu’au 2 septembre. Une manière encore de pallier son absence…


Catherine Mathis


1 Citation de Bernard Reyboz

Bernard REYBOZ – SANS TITRE

Sculptures, objets, dessin, peintures, installations

Jusqu’au 2 Septembre 2012

Centre international d’art contemporain

CIAC – Château de Carros

Place du Château, 06510 CARROS

Tél. 04 93 29 37 97

www.ciac-carros.fr

Entrée libre 10h-12h30 et 14h-17h30

Fermé lundi et jours fériés.