LES BONNES de Jean Genet

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En 1933, le meurtre de patronnes par leurs bonnes, les soeurs Papin, est considéré comme l’un des fait-divers les plus célèbres du siècle. D’autant plus que l’affaire a suscité quantité d’écrits, des Surréalistes à Lacan, en passant par Sartre, Beauvoir et, enfin, Les Bonnes de Jean Genet. Quoique l’auteur s’en soit défendu, la pièce est inspirée de l’affaire. Genet connaissait bien ce crime commis sans raison apparente (il raffolait de magazines à bon marché comme Détective). Enfant de l’Assistance Publique, il avait connu l’humiliation de dire merci à tout. Il ne pouvait donc pas éviter ce sujet sur le rapport serviteurs-patrons.

 

Depuis longtemps Madame règne sur ses bonnes. Solange et Claire jouent à être l’autre, Madame, leur suffisante patronne qui les utilise sans même les voir, les prend l’une pour l’autre, niant leur identité. Elles se perdent dans leur rôle de bonne et ne sont plus qu’une fonction sociale. « Madame nous aime comme ses fauteuils ! » En un rituel mi-amoureux, mi-assassin, avec un étrange désir mimétique, elles seront alternativement Madame et l’autre la bonne qui veut la tuer. Tout se termine en un délire tragique le soir où Madame rentre plus tôt que prévu. Genet plonge dans le saugrenu les rapports maîtres-domestiques et leur férocité réciproque pour des raisons différentes. C’est surtout la confusion qui l’intéresse, une forme de délire baroque et abrasif : l’amour se mêle à la haine dans un jeu de rôles à l’outrance délibérée.

Pierre-André Weitz a apporté grand soin aux décors labyrinthiques où les trois comédiennes gravissent un escalier qui se perd dans les cintres. L’espace est occupé autant en hauteur qu’en largeur. Ce dispositif métallique met chacune d’elles en cage, prisonnière d’un rôle dont elle cherche à s’échapper. Les bonnes voudraient-elles vraiment devenir Madame ? Apparaissant soudain au niveau le plus haut de l’échafaudage, Madame, éblouissante mondaine, prouve qu’elle est en haut de l’échelle sociale. Le talent original de Marilù Marini, incisif, palpitant, trouble la surface du réel de son ambiguïté. Dès son entrée en scène, une sorte de sidération s’installe dans le public.

La mise en scène précise, aiguisée, crée l’inattendu dans ce monde clos, rétréci, étouffant. Jacques Vincey s’amuse du pire, comme Genet s’est amusé du pire lui aussi : les dialogues fusent parfois de manière surréaliste et sarcastique. L’univers vénéneux de la pièce est distillé avec un humour grinçant. Actrices remarquables, Hélène Alexandridis et Myrto Procopiou incarnent les deux sœurs avec une aisance contrôlée. Jacques Vincey les a représentées semblables jusque dans leurs vêtements et leurs perruques, l’une est le double de l’autre, elles ne sont plus qu’une figure jumelle, image de rivalité et donc de violence. Dans cette dualité infernale d’âmes siamoises, quoi faire d’autre que faire mal à l’autre ? Pourtant leur haine – tant pour Madame que l’une pour l’autre - n’est pas pure, elle est mêlée d’amour.

Merci au Théâtre de Grasse de nous avoir donné l’opportunité de voir ce spectacle que le public a applaudi à tout rompre, s’il ne s’est pas levé c’était tout comme !


Caroline Boudet-Lefort