PRINTEMPS DES ARTS 2012

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D’année en année, à Monaco, le Printemps des Arts offre un superbe programme musical qui attire les mélomanes de toute la région et plus, tant la sélection, effectuée par Marc Monnet son Directeur Artistique, est de qualité rare et très ouverte, passant de la musique ancienne au répertoire contemporain.

 

Dans notre monde de vitesse où le temps se lie de plus en plus à l’urgence, il est heureux de s’attarder à écouter de la musique dans les conditions excellentes d’une salle de concert. En effet, il ne s’agit pas d’une musique entendue distraitement au volant de sa voiture ou sur son smartphone en marchant dans la rue pour ajouter encore de la vitesse à la vie. Pour la vingt huitième édition du Printemps des Arts, diverses salles monégasques ont accueilli de magnifiques concerts durant quatre week-ends.

Tout a commencé par l’accordéon, roi de ce printemps! Le « piano à bretelles » a étonné le public avec d’admirables morceaux d’une musique contemporaine inhabituelle pour l’accordéon qui a tendance à être associé au bal populaire, alors qu’il peut être à l’honneur dans des salles de concert et séduire les scènes internationales. Pascal Contet a joué de son instrument, avec son instrument, comme il ne l’avait jamais fait : il en a exploré toutes les possibilités dans un plaisir de découverte et pour nous étonner passant d’un souffle infime à un tumulte assourdissant. Il a tiré de l’accordéon des vibrations, des grognements inhabituels, donnant l’impression que son instrument devenait à la fois son souffre-douleur et son objet chéri, idolâtré. Interprète d’une bossa-nova très, très spéciale qui n’incitait guère à la danse, il a joué aussi ses propres compositions avec des innovations qui pouvaient atteindre le registre comique. Janick Martin avait le visage tourmenté, crispé, pour présenter la musique bretonne et jouer sur un accordéon diatonique (l’ancêtre de l’instrument) un panorama de compositions norvégiennes. Selon l’ouverture, le son est différent pour cet accordéon mystérieux, sans lettres de noblesse. Le talent de Richard Galliano, artiste international, est évidemment sans limites : il nous a donné la chair de poule, en jouant de son instrument avec subtilité et amour. Ses harmonies nous sont allées droit au cœur. Même la valse musette s’est élevée au rang de « grande musique ». L’accordéon « scintillait » d’éclats de notes durant les tangos d’Astor Piazzolla, dont le musicien est le disciple !

Au cours d’un voyage musical à travers les rythmes, une nuit du tambourin a permis de découvrir l’incroyable diversité de sons qu’exprime cet instrument supposé sommaire et limité dans ses harmonies, seulement nécessaire à l’accompagnement et au rythme. Quatre percussionnistes exceptionnels étaient réunis par leur passion commune pour divers tambourins issus de leur culture variant selon le continent (Afrique, Amérique, Asie et Europe). Les styles et les timbres étaient diversifiés grâce à la modernisation d’une tradition revisitée dans une composition spécialement écrite pour le Tambour Quartet par Carlo Rizzo, virtuose du tambourin italien.

La merveilleuse découverte du festival fut Judith, une œuvre du XVI° siècle, chantée en croate par Katarina Livljanic accompagnée par l’ensemble Dialogos se composant d’une vièle et de flûtes anciennes. Cette œuvre intemporelle d’une grande pureté musicale mêle Eros et Thanatos pour évoquer le personnage biblique qui, véritable résistante, osa affronter, seule, le puissant Holopherne et réussit à le vaincre en lui tranchant la tête. « Lorsqu’il la vit, au premier regard, il ressentit la blessure mortelle de l’aiguillon de l’amour ». La beauté et la fragilité de Judith s’opposent à la monstruosité du chef sanglant. Malgré le tragique, le spectacle est apaisant, grâce à la douceur angélique de la présence de Katarina Livljanic. Sa voix ne cesse de se travestir pour interpréter plusieurs personnages parfois a cappella, quand les insolites instruments folkloriques ne l’accompagnent pas de leur musique tantôt soyeuse, tantôt âpre ou rugueuse.

Cette année, le Printemps des Arts célébrait Anton Bruckner (1824-1896), compositeur autrichien, autodidacte, qui naquit dans une famille d’instituteurs grands amateurs de musique. Défendu par Mahler, Bruckner longtemps musicien incompris, est aujourd’hui un pilier du répertoire symphonique des programmes de concerts. Son attachement mystique à la nature influença ses compositions d’une dimension sacrée et sa jouissance à contempler le monde donne à son oeuvre une nourriture poétique, tout à la fois intime et lyrique. Brucknérien émérite, Herbert Blomstedt a mené sur les sommets la Staatskapelle de Dresde pour la grande et mystique Symphonie n°5. Son interprétation a évité le piège du spectaculaire pour privilégier la hauteur de vue. Un autre rendez-vous historique était le London Symphony Orchestra, l’un des plus anciens et plus prestigieux orchestre du monde sous la direction du jeune chef britannique Daniel Harding, pour une magistrale interprétation de la Symphonie n°6. Démesurée, la Symphonie n°7 est la plus connue de Bruckner. Familier de cette oeuvre, David Zinmann a réjouit le public en dirigeant le célèbre Tonhall Orchester de Zürich. L’oeuvre ultime de Bruckner la Symphonie n°9 a été interprétée par le Philharmonique de Monte-Carlo sous la baguette de Jonathan Nott : une heure de sublime émotion à l’écoute de cette oeuvre somptueuse, dédiée à Dieu, mais restée inachevée, le compositeur, malade, n’a pu la terminer. Déjà le Philharmonique de Monte-Carlo avait brillamment ouvert ce cycle Bruckner avec une superbe lecture de la très fameuse Symphonie n°4° dite Romantique, sous la direction de Karl-Heinz Steffens.

Ce Festival aime les surprises ! Pour la Journée Surprenante, une sélection très diversifiée mêlait musique contemporaine, vidéos, danse, lecture, performances... Cette variété nécessitait le déplacement du public d’un espace à l’autre afin de découvrir de multiples facettes des propositions de l’année, dont le poète écrivain Charles Pennequin. Ses textes à l’humour grinçant, lus par lui-même et la mutine actrice Julie Durand, ont été la vraie surprise de cette journée !

Pour la clôture de cette manifestation printanière, une soirée bling bling était proposée afin d’engager tous les mélomanes à participer à la fête en s’habillant en arbre de Noël. Chacun y est allé de tenues brillantissimes pour assister à un magnifique récital de piano qui ouvrait les festivités. Phénomène du monde musical, la jeune Anastasya Terenkova interpréta, dans un silence concentré, un répertoire russe où elle mit toute son énergie pour déployer une technique époustouflante et rendre hommage à des compositeurs réputés difficiles comme Tchaïkovski, Rachmaninov, Prokofiev, Lyadov.

Avec toutes ces découvertes, toutes ces audaces, le Printemps des arts 2012 fut une aventure exaltante !


Caroline Boudet-Lefort