Tribulations de musiciens occidentaux en Chine

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Ilana Vered, pianiste de renommée mondiale, diplômée du Conservatoire national supérieur de Paris et moi, son complice, partons en tournée musicale et d’enseignement en Chine, envoyés par le ministre des affaires étrangères d’Israël. Nous arrivons donc à Beijing pour une visite écourtée, car le professeur du conservatoire central ne peut nous offrir qu'un logement dans les dortoirs des étudiants et le couvert a la cantine. Il nous dit que « plusieurs musiciens réputés ont refusé une fois sur place de se produire dans ces conditions, mais que faire lorsqu'il n'y a plus de budget !! » Quand on sait que la Chine a un excédent de trésorerie de trois mille milliards de Dollars !!

 

La publicité pour les concerts classiques à Beijing est minimale : un quatuor Italien et un concert de l’orchestre Symphonique de Beijing, apparemment de bon niveau, solistes chinois, chef d’Orchestre chinois... Plutôt modeste pour une ville de vingt millions ou plus d'habitants. Où sont donc les musiciens ?

Nous faisons le tour de cette ville toute grise, des bâtiments genre HLM sinistres en briques, fonctionnels, sans recherche esthétique, ni d'embellissement ni d'essai de faire respirer la nature. Peu ou pas de verdure, peu d’arbres ; on est en plein hiver et on devine le ciel mais on ne le voit pas !

Nous contournons vite sans y entrer la cité interdite, bien gardée par des policiers, devant la queue trop longue, puis le Palais impérial, puis la fameuse place Tianamen, sorte d'énorme place de la Concorde asiatique, à la mesure des milliards d'habitants qui peuplent ce pays. Elle est vide, poussiéreuse, triste. Rien de remarquable sinon le souvenir du carnage de centaines d’étudiants en 1989.

Le canard laqué pékinois offert par nos hôtes dans un salon privé dans un énorme restaurant en périphérie, avait trop attendu et était déjà un peu sec. Le canard laqué servi dans Chinatown à New-York est bien meilleur.

Le Mur : impossible d’aller en Chine sans le voir, ce que nous faisons en funiculaire. La vue depuis la petite place au sommet est spectaculaire. On le voit serpenter au sommet des montagnes nous entourent, ceci à soixante kilomètres de Beijing, et il continue sur 4.000 kilomètres !

Mon seul répit dans cette ville énorme sans centre, sans âme, c'est le quartier des ambassades étrangères, un peu à la Buckingham Palace, avec des gardes aux pas cadencés ou absolument figés. Épargnés par le PC et la révolution culturelle, ces petits immeubles élégants de 2 ou 3 étages de factures différentes, disposent de petits jardins, apportant un souffle d’humanité.

Dalian, ville maritime peu connue, située à quelques centaines de Kilomètres au nord de Beijing, abrite 8 à 10 millions d’habitants... Plus moderne que Beijing avec son aéroport Hi-tech, dessiné peut-être à Milan, le toit en néon, assorti aux vagues de la mer qui nous rappelle la proximité de celle-ci. C'était le Port Arthur des Anglais, puis des Français, des Russes, et finalement des Japonais qui malheureusement n’ont pas laissé de traces...

Notre hôte, le Professeur Cheng-feng, lauréat de piano de l’université de Cincinnati, est originaire de Taiwan. Un être exquis, énergique, qui a soigneusement préparé notre séjour. Il a aussi prévu notre alimentation de façon intensive ; déjeuner, dîner, juste pour les intéressés : près de la mer, on compte des dizaines de restaurants de fruits de mer et de poissons frais d'une extraordinaire variété. A part des requins et des baleines, on aura tout vu !

Allant vers le conservatoire, on passe devant un édifice rond inachevé qui a l’air d’un futur stade de football. C'est en fait le futur centre symphonique de Dalian. Les travaux ont été interrompus il y a deux ans par manque de budget (Les trois mille milliards de dollars du trésor public n'arrivent pas jusque là et pourtant, Zha Ming, membre du comité central du PC, vient de se construire un immeuble à 98 millions dollars !

L'immeuble du conservatoire, construit il y a quatre ans en briques grises sur trois étages n'a aucun charme. Impossible de le différencier d’un HLM de la plaine St Denis ! Le hall de concert est rectangulaire : 200 personnes sur des chaises en plastiques, tapis en mauvais état. Sur la petite scène, un ancien piano russe et une merveille toute neuve : un grand piano Beckstein dont les griffes sont encore couvertes de l'emballage plastique du magasin, le prix est encore affiché : US $ 200.000. Ilana explique que Cheng-feng l’a loué spécialement pour elle.

Ilana dirige sa classe de maître en grande prêtresse : elle encourage, cajole, fait parfois rire les rares personnes qui comprennent un peu d’Anglais... Tous les élèves sont des jeunes filles sauf un garçon très enthousiaste ; l’exécution paraît peu naturelle : vite quand il faut, lent à grand volume quand on attend pianissimo, sans grande technique, les doigts s’éparpillent à grande vitesse dans de mauvaises directions… La prochaine génération fera mieux, ils entendront Chopin dès l’enfance, Mozart leur sera familier, peut-être même Debussy. En fait, c’est un miracle qu’ils soient attirés par la musique Occidentale. Leurs parents écoutent de la musique chinoise ou américaine ! Lors du récital la salle est pleine.

Ilana joue Ah! vous dirais-je maman de Mozart, une sonate de Haydn, des études de Chopin. Comme les Japonais, les locaux applaudissent en sourdine. embarras ? Modestie naturelle ? Qui sait ?

Dîner de toute la faculté au restaurant de fruits de mer. Hélas les Chinois décident du menu, immangeable, malgré les toasts, la bonne volonté, les invitations pour l’année prochaine...

Un mot sur la promenade spéciale sur la Corniche supérieure de Dalian, ou sont édifiées de belles demeures de style néoclassique, rappelant les heures de gloire d’une grande métropole occidentale.

« Dites-nous Cheng- feng, ces maisons avec vue, jardin et portes sculptées en bronze plus les caméras de surveillance, combien valent-elles ?"

« A peu près 10 pianos Beckstein »

« Et qui les achètent ? des Américains ? des Russes ? des Japonais ? »

« Pas du tout ce sont des Chinois ! »

Pour finir notre tournée de classes de maître, nous prenons le TGV Chinois de Dalian à Tianjin, à 300 km et il faut moins d’une heure. La première classe ressemble un peu à un TGV français ou à l’Eurostar. Mais les sièges confortables ont déjà vécu et le service n’est pas sympa. La 1ère classe chinoise est à améliorer. Nous voici à l’hôtel Radisson, 5 étoiles, au milieu d'une cité de 10 millions d'habitants dont je n’ai jamais trouvé le centre (comme d'ailleurs toutes les autres cités bâties par extension).

Le Radisson est spectaculaire, de style moderne, tout en verre et en acier, avec un personnel en livrée, des cireurs de chaussures... On se croirait au Savoy à Londres sauf que personne ne parle anglais. A la réception, tous ces jeunes bienveillants s'entraident pour comprendre « Where is my room », etc.

La chambre est non moins spectaculaire, avec du mobilier directement importé de Milan, d'immenses écrans LCD, une salle de bain en marbre et viraux dxed toutes tailles et un placard entièrement rempli de papier toilette.

Petit déjeuner somptueux; œufs à la coque, brouillés, sur le plat, fromages (peu variés), charcuterie, baguettes, pain de campagne, meilleurs croissants de toute l’Asie (on dirait Le Nôtre)., confiture locale, fruits, céréales... Bref, le Club Med, si ce n'était l'alternance avec les repas Chinois : soupes, nouilles, poissons... Sommes-nous vraiment dans un pays communiste, où la plupart des gens ne gagnent que 2.000 dollars par an ??

Alexey Sokolov, notre hôte, pianiste connu et pédagogue renommé nous conduit au conservatoire. Moche comme tous les bâtiments modernes, tout gris, tout carré ! Seule concession à la musique occidentale, le buste de Tchaikovski.

Nous montons dans la petite salle de musique où Ilana va à nouveau émerveiller les étudiants. Ils sont moins nombreux qu’à Dalian mais beaucoup plus avancé. Il y a même un prodige de 12 ans, déjà un mètre soixante, qui a joué avec orchestre dès l’âge de 10 ans (vidéo à l’appui). Sa mère le couve : pas une note ou une pédale ne lui échappe... mauvais pronostic !

Beaucoup d'étudiants voudraient venir mais la plupart n’en ont pas les moyens. La Chine est un pays avec d'extrêmes différences et bien peu de personnes voyagent. En bicyclette et en Rolls Royce (Il y a plus de Rolls à Shanghai qu’à Londres)

Le soir, grand dîner avec prix, médailles et beaux certificats d’aspect velouté, mais avec des fautes d’orthographe.

Le président est présent ce qui apparemment est un grand honneur. Notre collègue ne l’a rencontré que deux fois en dix ans ! Dans le quartier Giardino Italiano, où nous sommes, la rue est pleine de restaurants français. Au premier étage, dans une salle réservée, les murs sont recouverts de personnages français : Napoléon, Clémenceau, Mendes-France, Chirac (Sarkosy n'y est pas) Edith Piaf, Charles Aznavour, Dalida, Yves Montant, Simone Signoret (Brassens n'y est pas non plus).

Le président parle : « Quand j'étais jeune, j’étais un voyou très violent. La musique est venu plus tard. Maintenant, je compose. Je me suis rendu compte que je suis un génie très intelligent... » Devant tant de modestie je brûle de répondre mais Ilana m'appuie très fort sur le pied. Heureusement, les convives ne comprennent pas grand chose à ce qu’il dit : « Mes études en Italie à Milan ne m'ont pas plu. Les italiens ne sont pas sensibles. Ils n'ont pas compris mes compositions. Berio ça oui mais il est mort non ? »

Ilana est invitée à ouvrir le festival l’an prochain au mois de Mai...

Nous verrons bien !


Peter Hermes