De Rouille et d’os de Jacques Audiard… sans oublier les larmes…

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Entre deux êtres que rien ne semble rapprocher, une histoire d’amour prend racine sur le terreau de la souffrance et de la reconstruction, celles de la chair, celles de l’esprit. Coups de poing, amputation, mutisme sont les avatars d’une violence qui ne saura triompher du fatal besoin d’aimer. Ce film de genre, expressionniste selon les termes de son auteur, Jacques Audiard et du co-scénariste Thomas Bidegain, laisse une empreinte fulgurante.

 

film

Quand Ali, (Matthias Schoenaerts), sans situation, se voit confier la garde de son fils de 5 ans qu’il connaît à peine, il se rend chez sa sœur qui vit dans le sud. Elle les héberge et prend le petit sous son aile pendant qu’il cherche un travail. Videur dans une discothèque, il met fin à une bagarre et ramène Stéphanie chez elle (Marion Cotillard) en lui laissant son numéro de téléphone. La belle hautaine est dresseuse d’orques au Marineland jusqu’au jour où son destin bascule lors d’un accident dramatique : la voilà amputée des deux jambes. Après quelques mois recluse et désemparée dans son appartement, elle appelle Ali. Il la retrouve dans son fauteuil roulant sans marquer de condescendance à son égard, avec une simplicité désarmante. Leur histoire peut commencer. Comme deux animaux, ils vont s’apprivoiser. La tâche est rude car si lui est un être simple, plutôt du genre mutique, qui ne réfléchit pas les choses mais les vit, elle n’est pas très bavarde non plus. Mais sa parole dit l’essentiel et dessine les contours de leur relation. A mesure qu’ils se retrouvent, le lien se tisse dans les interstices du quotidien. Il l’aide à sortir de son enfermement, elle le suit dans des combats de boxe interdits auxquels il participe pour arrondir ses fins de mois mais surtout par plaisir du combat. L’adrénaline est palpable des deux côtés : la jouissance que Stéphanie semble ressentir à affronter son handicap pour apprendre à vivre avec des jambes artificielles est ascensionnelle et va de pair avec celle de son désir retrouvé. Car si leur premier rapport physique est sous le signe de la baise selon l’expression d’Ali, les suivants paraissent plus passionnels. Elle marque encore des points lorsqu’elle lui demande la même délicatesse dans leur relation sentimentale, que celle qu’il lui témoigne d’ordinaire. Du côté d’Ali, la route est encore longue avant de prendre conscience que la vie est fragile et qu’il lui reste à se construire en étant plus attentif à son fils et plus responsable vis-à-vis de ses proches. Le destin va frapper pour le rappeler aux fondamentaux de la vie. Les épreuves qu’il surmontera et celle de Stéphanie vont fatalement les souder. Deux corps meurtris se reconstruisent l’un avec l’autre, comme les os de la main qui malgré les blessures peuvent encore repousser…

Le cinéma d’Audiard porte en lui les ambivalences qui semblent séduire le spectateur : construire des scénarios d’une matière sophistiquée sans avoir l’air d’y toucher, évoquer des réalités sociales avec l’humilité de celui qui n’est pas documentariste, passer du conte au réalisme avec virtuosité, montrer la violence mais toujours sous l’œil subjectif d’un de ses protagonistes. Et là, encore dans ce film, on retrouve les signes reconnaissables de son style, à bonne distance des êtres et des choses. Les rencontres des amants sont souvent magnifiées par un éclairage saturé de lumière, qui apporte une dimension à la fois solaire, poétique et fictionnelle au récit. En contrepoint de leur histoire, les scènes de vie familiale et professionnelle d’Ali sont filmées dans une ambiance qui flirte avec le cinéma des frères Dardenne. Le milieu populaire dans lequel ce père de famille défaillant évolue nous ramène à une réalité sociale qui rend d’autant plus touchants ces protagonistes ordinaires basculant vers un destin extraordinaire. Le mérite du film le doit autant à ses acteurs qui jouent une partition sensible, juste, hardie et sans cabotinage. De la sensuelle Marion Cotillard à l’époustouflant comédien belge Mathieu Schoenaerts, en passant par la remarquable prestation de Corinne Verdure (la sœur) ou le crédible enfant sauvage interprété par Armand Verdure, chacun est à sa place. Comme pour résoudre la quadrature du cercle qui taraude le réalisateur… Panser ses plaies, se construire et cheminer pour trouver sa place sur terre.


Aurèle M.


De Rouille et d’os

Drame belge de Jacques Audiard, scénariste Thomas Bidegain, adaptation du recueil de nouvelles de Craig Davidson.

Avec Marion Cotillard, Matthias Schoenaerts, Armand Verdure, Corinne Masiero, Céline Sallette.