Festival de Cannes : des sélections prometteuses

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Le Festival de Cannes 2012 s'ouvre dans un climat particulièrement serein. Éloignées les interrogations sur l'avenir du cinéma face à la télévision, à la généralisation du numérique et au téléchargement ! Oubliées les craintes de la création de manifestations rivales à Rome, Los Angeles et Shanghaï ! Fini le boycott larvé d'Hollywood ! Aujourd'hui, après deux années particulièrement réussies, Cannes affirme clairement sa supériorité médiatique, artistique et populaire sur les autres festivals.

 

Cette domination tranquille permet désormais d'éviter quelques erreurs passées comme la la trop forte pipolisation et des programmations hasardeuses. La 65eme édition du Festival de Cannes, s'annonce non seulement passionnante mais surtout normale, c'est à dire conforme à ce que l'on attend de chaque sélection : en compétition, les meilleurs cinéastes (ou du moins les plus connus), dans la section Un Certain Regard (sélection officielle), les auteurs plus confidentiels et dans les sections parallèles (Quinzaine des réalisateurs, Semaine de la Critique), les nouveaux venus.

En compétition : des habitués et des révélations. (1)

Comme d'autres ont leur loge à l'opéra ou au stade, certains cinéastes sont abonnés à la sélection cannoise, même si une éventuelle récompense n'apportera rien à leur carrière. C'est le cas de Michael Haneke avec Amour, drame familial interprété par Jean-Louis Trintignant, Emmanuelle Riva et Isabelle Huppert. De même, Ken Laoch avec La Part des Anges nous promet une comédie sociale dans les milieux défavorisés de Glasgow. Dans Vous n'avez encore rien vu, Alain Resnais, un des plus vieux cinéastes en activité, réunit presque toute sa petite équipe (Sabine Azéma, Pierre Arditi mais pas André Dussollier) pour une réflexion sur le théâtre. De même, Abbas Kiarostami dans Like Someone In love, poursuit au Japon son observation des jeux de l'amour et du hasard qu'il avait entamé en Italie en 2010 avec Copie Conforme.

La section des films en compétition compte également quelques sérieux candidats à une récompense. Ce sont en général des auteurs en pleine maturité.

Parmi eux, Leos Carax, ex wonder boy du cinéma français, qui n'a pu réaliser en 30 ans que cinq longs métrages, présentera Holy Motors dont on ne sait à peu près rien sauf la présence dans la distribution de son acteur fétiche : Denis Lavant.

Autre film très attendu : Cosmopolis de David Cronemberg qui, après son récent et controversé A Dangerous Method, revient à ses habituelles sources d'inspiration avec une adaptation d'un roman de Don DeLillo où la violence et l'étrange sont de la partie (2).

L'adaptation de On the Road (2) de Jack Kerouac qu'a réalisé Walter Salles fait également partie des films bénéficiant d'une rumeur flatteuse.

Il y a enfin la catégorie des outsiders, ces réalisateurs non encore connus du grand public qui pourraient, comme ce fut la cas de nombreuses fois à Cannes, connaître soudainement la gloire. Parmi eux, l'australien John Hillcoat, réalisateur de La Route et de La Proposition. Une nouvelle fois en équipe avec le chanteur Nick Cave, il décrit dans Des Hommes sans lois (3) le combat d'une fratrie de trafiquants d’alcool au temps de la prohibition.

Le Biélorusse Sergei Loznitsa avait été révélé par le Festival de Cannes en 2010 avec son brillant Ma joie qui renouait avec un certain lyrisme russe. Il revient à Cannes avec Dans la brume situé au confins de l'empire soviétique à une période charnière de la guerre de 1939 -1945.

Jeff Nicols avait été une des découvertes de l'année dernière avec Take Shelter, programmé par La Semaine de la Critique. Cette année, son dernier film, Mud a les honneur de la sélection officielle. Il s'agit du récit d'une chasse à l'homme dans le sud des États Unis.

Deux Coréens, presque homonymes, constituent la totalité de la participation asiatique à cette sélection. Le premier, HONG Sangsoo est un vieil habitué de Cannes. Ses films que l'on qualifie souvent de rohmériens ou eustachiens décrivent les aventures sentimentales d'intellectuels aussi bavards que pusillanimes. Son dernier opus, In another Country a la particularité d'avoir pour actrice principale Isabelle Huppert. Le second, IM Sang-Soo avec Ivresse de l'argent poursuit sa dénonciation des mœurs de la bourgeoisie de son pays.

Un Certain Regard, comme un passage en revue des plaie du monde (4)

Cette sélection, jadis considérée comme l'antichambre de la compétition semble répondre cette année à une démarche centrée sur les sujets des films plutôt que sur les cinéastes. On pourra donc l'aborder comme on feuillette le Monde Diplomatique ou Courrier International pour un voyage qui ne sera pas du tourisme d'agrément si on en juge d'après la liste suivante.

Crimes et Châtiments au Kazakhstan dans Student de Darezhan Omirbayev ;

Préparatifs des attentats terroristes de 2003 au Maroc dans Les Chevaux de Dieu de Nabil Ayouch ; Séquelles de la guerre civile en Bosnie dans Enfants de Sarajevo de Aida Bejic ;

Lutte entre les cartels et habitants des bidonvilles de Buenos Aires dans Éléphant Blanc de Pablo Trapero ; Embrouilles entre graphers de New York dans Gimme the Loot de Adam Leon ;

Description de l'émigration africaine clandestine dans La Pirogue de Moussa Touré ;

Misère des afro-colombiens de Bogota dans La Playa D.C de Juan Andrés Arango ;

Plongée au cœur du cinéma porno clandestin indien dans Miss Lovely de Ashim Ahluwalia.

C'est cependant principalement en raison de l’œuvre passée du réalisateur que l'on s’intéressera à certains de ces films. Ainsi, on retrouvera avec plaisir Pablo Trapero à qui l'on doit notamment Leonora en 2008 (à propos des prisons pour femmes) et Carancho (thriller sur le monde des avocats spécialisés dans les accidents de la route) en 2010.

Il en va de même pour Lou Ye qui, avec Mystery, visite à nouveau ce continent inexploré qu'est la sexualité dans la Chine contemporaine, ce qui lui avait déjà coûté quelques déboires avec la censure de son pays pour son précédent long métrage, Nuits d'ivresse printanières

La Quinzaine des réalisateurs et la Semaine de la Critique

Il n'y a pas si longtemps la Quinzaine des réalisateurs (5) aimait tailler des croupières à la Sélection Officielle en invitant quelques stars qui, le temps d'une soirée, monopolisaient l'attention du tout Cannes aux dépens de la montée des marches. Cette époque est révolue. Cette sélection qui se veut aussi peu élitiste dans son organisation que libre dans ses choix est revenue à sa raison d'être : promouvoir le cinéma d'auteur.

A l'exception de la présentation du dernier film de Michel Gondry, The We and the I et de la projection de l'ultime œuvre de Raul Ruiz, La Noche de enfrente, il y aura, cette année peu de motifs de prendre d’assaut la salle de projection de la Quinzaine. On continuera à venir à l'ancien palais pour y faire des découvertes comme par exemple, en 2002, celle de Japón de Carlos Reygadas qui, aujourd'hui, avec Post Tenebras Lux est présent en compétition pour la troisième fois.

La Semaine de la critique (6) a accumulé quelques remarquables succès critiques et publics comme ce fut le cas en 2011 pour Las Acacias de Pablo Giorgelli, Take Shelter de Jeff Nichols et La guerre est déclarée Valérie Donzelli ainsi que Le Nom des gens de Michel Leclerc, Rubber de Quentin Dupieux et Belle épine de Rebecca Zlotowski en 2010

Cette réussite est due au travail d'une équipe menée par le délégué général Jean-Christophe Berjon qui vient de passer la main à Charles Tesson. Ce dernier a fait le choix radical d'une sélection composée quasi exclusivement de premiers films. C'est donc sans repère mais sans appréhension que l'on y ira dans la salle du Miramar découvrir les œuvres de ces nouveaux venus.


Bernard Boyer


(1) : http://www.festival-cannes.com/fr/archives/inCompetition.html

(2) : en salle le 23 mai

(3) : en salle le 12 septembre 2012

(4) : http://www.festival-cannes.fr/fr/archives/2012/unCertainRegard.html

(5) : http://www.quinzaine-realisateurs.com/

(6) : http://www.semainedelacritique.com/