Le Studio Putman, une affaire de famille.

PDFImprimerEnvoyer

Olivia Putman a repris depuis quatre ans les rênes de l’agence de design et d’architecture intérieure que sa mère Andrée Putman a créée. L’actualité de l’agence étant au beau fixe malgré la crise, la digne héritière me reçoit avec une franche simplicité dans son bureau parisien qui rappelle le décor luxe, calme et volupté de la Putman touch.

 

A.R. : Parlons de votre parcours ?

O. Putman : Ma première vie artistique a consisté à organiser des expositions d’art contemporain. J’ai monté une association, Usines éphémères, dans le but de transformer des endroits désaffectés en ateliers d’artistes. En 1989, nous avons transformé l’hôpital Bretonneau (Paris 18e) en un hôpital éphémère. Avec nombre de sponsors, il est vrai plus facile à convaincre que de nos jours, nous avons installé Sur 15.000 m² un studio d’enregistrement et 60 ateliers d’artistes. Le principe était novateur, le partenariat artistique était encore peu développé. Puis, je me suis intéressée au Land Art et j’ai suivi parallèlement des études de paysagiste. Je travaillais ponctuellement avec ma mère sur des projets extérieurs à l’agence. Il y a quatre ans (elle soufflait déjà ses 81 printemps), elle m’a demandé de la rejoindre et de reprendre cette belle entreprise pour l’aider, la soutenir, donner un sens à ce qu’elle avait construit.

Putman

A.R. : En tant que paysagiste, vous avez conçu des espaces extérieurs ? Comment avez-vous fait le lien entre les deux quand vous êtes venue à l’architecture intérieure ?

O. P. : le lien, c’est la capacité à prévisualiser les choses, avec toutefois une différence notable : en architecture intérieure, tout va très vite. Le temps entre la conception et la réalisation est très rapproché. Pour un parc paysagé, la prévisualisation et la réalisation représentent un travail sur le long terme (15 à 20 ans). C’est pourquoi j’aime tant le design. Quand j’ai préparé le concours pour la marque Nespresso, j’avais dessiné une tasse et grâce aux nouvelles technologies, j’ai pu obtenir deux jours après un objet en 3D (la stéréolithographie1). Cette possibilité de pouvoir concrétiser si rapidement ce que j’avais imaginé représentait un plus pour moi mais aussi pour le jury qui a pu appréhender l’objet… et être séduit puisqu’il m’a récompensée.


A.R. : Avec cette gamme de tasses et accessoires, vous entrez dans le quotidien des gens. Est-ce une volonté de vous inscrire dans le durable, de vous éloigner de l’éphémère ?

O. P. : Non, j’apprécie de pouvoir jongler entre les deux. J’ai eu un réel plaisir à élaborer Le jardin de rêve pour Caron par exemple. Travailler pour l’événementiel permet d’aller très loin dans son idée, d’être jusqu’au-boutiste. J’aime ce côté très existant et amusant d’une création sans filet.


A.R. : Vous voulez dire sans contrainte aucune ?

O. P. : Oui, la seule contrainte étant soi-même et de se demander si on a raison de le faire. Dans ce type de création, il n’y a pas de client à qui l’on doit vendre sa drôle d’idée. Je pense que ma scénographie imaginée pour l’exposition qui se tient en septembre chez Art Curial aurait difficilement séduit un particulier bien que l’idée amuse beaucoup de visiteurs : cette boîte entièrement tendue de tissu monochrome du sol aux murs. Ce côté total look. Et pourtant, on observe une bonne réaction du public, il arrive dans un lieu très calme, c’est comme une respiration.


A.R. : Votre participation à cette exposition chez Art Curial : Intérieurs 2011 – L’art de vivre avec l’art est-elle une première ?

O. P. : C’est notre deuxième collaboration. La sélection des designers a été faite par le magazine AD, organisateur de l’évènement. La 1ère édition était placée sous le signe de l’art de vivre à la française. J’avais proposé une salle de bains pour montrer qu’elle peut être autre chose qu’un lieu hygiénique. Or, j’avais travaillé mon intérieur en carrelage blanc, déjà à partir d’une œuvre plastique. L’idée étant de pouvoir recevoir dans sa salle de bains, de vivre un bon moment dans un espace faisant la part belle à l’art. J’avais donc anticipé sur la thématique de cette année !


A.R. : Cette année, avez-vous choisi de prendre le contrepied de vos confrères dans votre proposition d’un espace sobre, voire dénudé ? Saviez-vous ce qu’ils allaient présenter ?

O. P. : Non, pas du tout, l’idée c’était de parler de l’Art, de créer une boîte et de se mettre en face d’une œuvre abstraite pour la questionner et réfléchir à la perception qu’on en a. Aussi ai-je fait construire cette plaque murale qui questionne le tableau de Fabrice Hyber : « moi j’ai vu des soleils, et vous ? ». C’est également une allusion au phénomène amusant par lequel les gens devant des peintures abstraites tentent d’y voir des choses concrètes. J’ai voulu symboliser cet écart entre notre perception de l’œuvre et ce que l’artiste a voulu représenter.

Putman

A.R. : Avez-vous été préoccupée par le fait qu’il y ait une reconnaissance immédiate de votre griffe en réalisant cette pièce ?

O. P. : Oui, j’avais cette volonté de rester proche de notre univers mais en poussant le bouchon plus loin. On retrouve effectivement les lignes douces, des tons gris, sans agressivité. C’est une façon d’aborder l’espace. On présente un univers non criard pour faire ressortir la couleur qui arrive avec la vie : un bouquet de fleurs, la tranche d’un livre sur une étagère, un tableau, voire même un visiteur qui pourrait passer en pull rouge dans la pièce ! Ce salon, pensé comme un écrin pour le tableau, qui doit être un lieu paisible, confortable, où les gens peuvent s’installer pour faire une pause, nul besoin est de l’envahir.


A.R. : A l’image des metteurs en scène qui préfèrent se mettre au service de leurs acteurs plutôt que de les parasiter par une scénographie trop visible, vous avez préféré servir l’œuvre ?

O. P. : Le parallèle est intéressant. La vie, c’est la couleur. L’art est souvent coloré. C’est important d’être en retrait par rapport à l’œuvre d’art. Je ne crois pas que la décoration doit imposer quoi que ce soit. Il faut éviter de charger l’espace.


A.R. : Vous avez proposé une pièce cinétique2. Vous êtes-vous inspirée d’artistes connus en la matière ?

O. P. : Non, mais j’ai pensé à créer une illusion d’optique en partant de la manière dont les tissus vont se rencontrer. Cette pièce tapissée de rayures cinétiques — murs, sols, mais aussi mobilier — est une sorte d’allusion aux réseaux du cerveau qui s’entrechoquent. Ce qui se voit, ce qui ne se voit pas…


A.R. : Avez-vous souhaité un volume qui se voit, se ressent ou qui s’efface ?

O. P. : La perception du volume est surprenante. Elle diffère selon chacun. Je n’avais pas vu à quel point cette pièce est octogonale. Beaucoup de gens ont été impressionnés l’ont trouvée très compliquée à appréhender, très difficile à faire. D’autres ne voient pas toujours tout de la pièce : la plaque, le fait que la pièce soit coupée en deux, etc.


A.R. : Est-ce que l’aspect financier a fait partie du cahier des charges ?

O. P. : Et non car, chance extraordinaire, les expositions d’Art Curial étant très prisées, nous travaillons avec des artisans-partenaires, tout aussi intéressés que nous à être représentés lors de cet événement. C’est une belle opération blanche pour tous. Aujourd’hui, il est difficile d’investir — en dehors du temps passé bien sûr — en coût de matières.


A.R. : Pour revenir au design grand public, êtes-vous ravie de pouvoir surfer sur la vague ? On voit que la décoration se démocratise, beaucoup d’émissions télés, de magazines sortent dans ce domaine, en créant un véritable engouement pour un large public.

O. P. : Oui, c’est un phénomène assez fascinant. Même si cela représente une aubaine, ça n’a pas été facile car j’ai repris l’agence au moment de la crise apparue il y a 3-4 ans. Les gros projets étaient en stand by. Cette idée — inspirée par ma mère — d’amener le goût à la portée de tous et selon son slogan « faire du beau au prix du laid » est l’une de nos ambitions à l’agence. J’ai eu la chance, en travaillant pour Nespresso, de produire une collection de produits sympathiques, très abordables et signés pour accompagner le quotidien des gens. C’est très plaisant à créer et cela fait partie du bénéfice de cette vague de design dans laquelle on se trouve.


A.R. : Pensez-vous comme Sartre que « Chaque époque a son goût ? » ou jugez-vous, au contraire, qu’elle a fait exploser toutes les cloisons stylistiques et que rien d’identifiable ne peut lui être assigné ?

O. P. : Le goût ?... C’est un grand fourre-tout. Ce que je crains, c’est cette standardisation d’un certain style international : quel que soit l’hôtel où l’on est, on retrouvera les mêmes tons mauves, les mêmes langages de mobilier, etc. C’est triste et terrible cette perte d’identité ! Mais on assiste par ailleurs à un mouvement inverse depuis quelques années : des tas d’artistes ont digéré tous les différents styles français (un sacré patrimoine) et ont su les intégrer pour créer leur propre identité, sans compter tous les styles régionaux qui se déploient ! Il faut savoir digérer toutes ces influences qui nous viennent aussi via internet. Le goût devient universel et il y a tellement d’offres, les gens peuvent glaner.


A.R. : Justement, comment fait-on pour que le goût ne se dilue pas, qu’un style français émerge alors qu’il semblerait y avoir des styles et non pas un style ?

O. P. : Pour notre part, je pense que le style est ce petit supplément d’âme qui nous caractérise ; qu’il est lié aussi à notre capacité à faire les bons mélanges. Tout comme l’on observe dans la sphère privée l’assemblage du luxe et du bon marché, du chic et du passe-partout. Les gens osent aujourd’hui associer au tout-venant des produits chers.


A.R. : Le mélange des époques également est un nouveau phénomène ?

O. P. : C’est encore une autre affaire. A ce titre, je suis directrice artistique de la maison Lalique depuis le mois de janvier et je présente une première collection art déco de luminaires — des lustres en cristal à LED — exposée rue Royale (Paris 8e). Cette maison de grand luxe a un savoir-faire extraordinaire pour travailler les matières nobles tel le cristal. La production est made in France !


A.R. : En regard de la ligne traditionnelle que vous souhaitez poursuivre au sein de l’agence (une certaine vision du luxe : un fonctionnalisme élégant, une ligne épurée, une esthétique graphique), quel est votre apport personnel ?

O. P. : N’étant pas de la même génération que ma mère, je me trouve par la force des choses confrontée à d’autres problématiques que les siennes. On vit une époque où l’on se doit d’être plus à l’écoute de nos contemporains. Je dois inventer des nouvelles manières de vivre et en tout cas de les anticiper. Mon apport est également lié au progrès des techniques et des matériaux. Une aubaine, car la maison ayant toujours été très sensible à l’arrivée des nouveaux supports, les partenaires viennent nous les présenter spontanément.


A.R. : Quel chantier vous rêveriez d’entreprendre ?

O. P. : Un grand palace devant la mer… ou un bateau. Oui, je suis attirée par l’eau. On construit souvent à partir d’un endroit fixe, alors que dans le cas d’un bateau, il faut s’extraire des lieux sachant qu’il va naviguer sur les mers. Cette absence de géographie est très intéressante pour créer. Comme on travaille avec des artisans spécialisés dans l’agencement (mobilier sur mesure), on serait très bons !


A.R. : Dites-nous en plus sur votre équipe.

O.P. : Si quelques-uns sont là depuis longtemps, on ouvre le studio à de nouveaux créatifs qui apportent de l’oxygène… En interne, on est une petite équipe de cinq personnes, ce qui requiert donc une grande polyvalence de chacun d’entre nous.


A.R. : Un scoop pour PerformArts ?

O.P. : Un hôtel… parisien, pour l’année prochaine !


Pour découvrir les créations de l’agence Andrée Putman : http://www.studioputman.com/


Aurèle M.


1 La stéréolithographie est une technique dite de prototypage rapide, qui permet de fabriquer des objets solides à partir d'un modèle numérique. L'objet est obtenu par superposition de tranches fines de matière (réf. Wikipédia).

2 Art abstrait contemporain basé sur les illusions d’optique.