Automne 2009 sur la côte : du jazz,mais pas trop...

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Après un été riche en découvertes, les festivals de Jazz ayant rivalisé d'inventivité pour attirer les touristes, notre région parait quelque peu oubliée par les tournées automnales. Si l'on se fie aux annonces de concerts parues dans les revues spécialisée comme Jazz Magazine - Jazzman, Schiltigheim (Bas Rhin) ou à Lillebonne (Seine Maritime) proposeraient d'avantages d'évènements jazzistiques à leur public que Cannes ou Nice aux leurs.

 


La réalité est plus nuancée. Les résidents de notre région n'ont pas besoin de la presse nationale pour savoir que les tournées de jazz en période hivernale ont essentiellement trois points de chute : Monte Carlo, le CEDAC de Cimiez et le Théatre Lino Ventura.

Comme chaque saison, Monte Carlo organise son festival de Jazz entre l'Opéra Garnier et le Moods (1). Les organisateurs de ce festival croient si peu à l'attractivité des musiciens contemporains qu'il se sont cru obligé de découper cette manifestation en autant de soirées d'hommage à un grand musicien disparu. Ainsi l'hommage à Miles n'est rien de plus qu'un concert de Marcus Miller (le 28 novembre), musicien quasi résident puisqu'il était déjà à Monaco en 2008 et à Antibes cet été ainsi que l'été précédent. L'hommage à Django (le 25 novembre) est une concert de Didier Lockwood, Thomas Dutronc et quelques autres guitaristes. Pour l'hommage à Coltrane (27 novembre) c'est McCoy Tyner qui s'y colle avec Steve Kuhn en lever de rideau. McCoy viendra avec le groupe qui l'accompagnait à Nice en juillet dernier, à l'exception de Bill Frisell (2).
Quant à Steve Kuhn, pianiste assez rare sous nos latitudes, il mérite une mention spéciale. Au début de l'année 1960, quand Coltrane a quitté Miles Davis, Steve Kuhn, à l'âge de 22 ans, a été choisi par le saxophoniste en compagnie du batteur Pete LaRoca et du bassiste Steve Davis pour constituer la première version de son quartet. Il a été rapidement remplacé par McCoy Tyner si bien qu'il n'existe pas sur le marché de témoignage sonore de cette période. 49 ans plus tard, le pianiste décida de palier cet oubli en célébrant, à son tour, l'œuvre de Coltrane. Une façon de lui dire, au delà de la mort, qu'il aurait put tout aussi bien faire le job que McCoy Tyner. Au printemps de cette année, il a publié un CD (3) où, en compagnie de Jo Lovano (4), il interprète un choix de standards du maître. Ce disque est non seulement un des meilleurs disques du genre mais encore une des meilleures sorties de l'année.
Actuellement, le nom du saxophoniste qui accompagnera le trio de Kuhn n'est pas connu Si ce devait être le revenant Steve Grossman, comme annoncé par certains sites, ce serait une soirée à ne pas manquer...

Depuis qu'elle se nomme "Grapelli", la salle du CEDAC a perdu de son audace (adieu les Dave Liebman, Steve Coleman,Akosh S...). Elle reste néanmoins, pour les amateurs de jazz de notre région, la seule salle à offrir une programmation cohérente (5) où dominent les valeurs sûres de la guitare jazz.
Parmi elles, John Abercrombie (le 20 novembre) qui aligne une formation haut de gamme (Marc Feldman - violon, Drew Gress - basse, Joe Baron - batterie) pour la promotion de son dernier opus (6). De même, Mike Stern (le 3 novembre), lui aussi en très bonne compagnie (Randy Brecker - trompette, Chris Minh Doky - basse et Gary Husband - batterie), viendra défendre son récent album (7).

L'évènement de la saison au CEDAC est néanmoins la venue du musicien éthiopien Mulatu Astatke (ou Astatqé), accompagné du groupe britannique "Heliocentrics". Après de nombreux festivals de l'hexagone et la MJC Picaud de Cannes en 2008, Nice accueille enfin des musiciens éthiopiens!
Mulatu Astatke fait partie de la génération qui, entre 1969 et 1975 a enflammé le swinging Addis-Abeba et qui, grâce au travail d'un homme, Francis Falceto, et la constance d'un label (Buda Music) a été sorti de l'oubli pour connaître en Europe un succès qui ne se dément pas.
Ces vétérans de la musiques éthiopienne se distinguent des musiciens qui sont leurs contemporains aux Caraïbes (Buena Vista Social Club, Dirty Jim's de Trinidad) ou en Afrique de l'Ouest (Orchestra Baobab de Dakar, Bembeya Jazz de Conakry) également redécouverts dans les années 90. Alors que les vétérans caraïbéens ou africains continuaient, vaille que vaille, à exister artistiquement dans leur milieu d'origine, la scène musicale éthiopienne a été littéralement éradiquée par la dictature militaire qui a sévi en Éthiopie entre 1977 et 1991. La plupart des musiciens ont dû changer d'activité ou choisir l'exil. Leur musique était donc inconnue du jeune public quand le pays s'est libéré de la dictature. Le sort de la musique éthiopienne est donc comparable à celui de la musique klezmer, disparue d'Europe centrale à cause de la Shoah et vivante ailleurs, dans sa forme d'origine ou actualisée (par exemple par John Zorn).
La musique éthiopienne de la grande époque recueillie et re-publiée par Francis Falceto, le directeur de la collection Éthiopiques chez Buda (8) n'existe désormais que sous sa forme enregistrée. Celle qu'interprètent aujourd'hui quelques survivants en compagnie d'artistes européens, issus du jazz ou du rock alternatifs, est d'une nature différente. Si l'on retrouve les mélodies chaloupées et sentimentales des œuvres originales, les arrangements sont contemporains et le climat des ré-interprétations penche d'avantage vers la dérision et la recherche formelle que vers la pieuse célébration du passé.


gongLe parcours de Mulatu Astatke est singulier d'abord par sa formation. Alors que la plupart des musiciens éthiopiens étaient issus du vivier des orchestres officiels notamment militaires parrainés par Haïlé Sélassié, Mulatu Astatke part étudier en Angleterre et aux États Unis. Il bifurque d'une école d'ingénieur vers la Berklee School de Boston, étudie la composition, le piano et divers autres instruments comme la trompette et le vibraphone. Il s'imprègne de Rythm and Blues de Salsa et constitue un carnet d'adresse qui lui servira plus tard.
De retour en Éthiopie, il monte un orchestre instrumental qui interprète le répertoire éthiopien arrangé par lui même. Il baptise son style "Ethio jazz" dont il est et sera l'unique représentant. Quand en novembre 1973, Duke Ellington et son big band viennent jouer à Addis, il réussit à se faire inviter sur scène par le maître et à figurer sur la photo. Ce coup de pub lui donne une certaine notoriété à l'extérieur et lui permet de fuir en Angleterre quand le pays devient communiste. Jim Jarmush choisi en 2005 quelques titres d' "Ethio jazz" datant de 1972 pour son "Broken Flowers". Les volutes vaguement orientales et le climat à la fois mélancolique et langoureux des mélodies éthiopiennes sont parfaitement adaptées aux tribulations du personnage interprété par Bill Murray.
Ce deuxième coup de projecteur permet à Mulatu Astatke de revenir sur scène, non pas en qualité d'arrangeur et chef d'orchestre, mais de vibraphoniste.
The Heliocentrics, le groupe qui se produira à Nice le 24 octobre n'est pas un orchestre d'Ethio jazz mais un collectif britannique qui s'inspire de l'afro-beat, du rythm and blues et revendique l'influence de Sun Ra (d'où son nom). Le disque enregistré par The Heliocentrics et Mulatu Astatke (9) est fondé sur le principe de la rencontre entre une figure de légende et des créateurs d'aujourd'hui. Il confronte les instruments traditionnels éthiopiens (le luth krar, la lyre bejena) et l'électro funk. Le concert du CEDAC sera donc vraisemblablement tout sauf nostalgique.

Le Théâtre Lino Ventura de l'Ariane propose depuis quelques année une programmation éclectique et de qualité. Dans les artistes annoncés cet automne (10), nous avons retenu tout particulièrement Popa Chubby (le 31 octobre) qui se produit fréquemment dans notre région et qui est connu pour son abattage et sa générosité : un concert de trois heures est chez lui monnaie courante.
La même salle accueillera le légendaire groupe psychédélique Gong (le 6 novembre) conduit par Daevid Allen et composé de Gilli Smyth, Miquette Giraudy, Chris Taylor, Theo Travis, David Sturt, et, en invité spécial : Steve Hillage.
Le retour de Gong en même temps que celui de Magma, tandis que l'ONJ célèbre Robert Wyatt prouve que le jazz-rock franco britannique des années 70, longtemps ignoré, est toujours vivace. Le temps est venu de le découvrir ou de le redécouvrir. Faudra t-il attendre que ces musiciens disparaissent pour qu'un futur festival leur rende hommage ou qu'un disciple de Francis Falceto les tire de l'oubli?

 

par Bernard Boyer


(1) : Programme détaillé sur http://www.montecarloresort.com/!4th-Monte-Carlo-Jazz-Festival!.html
(2) : McCoy Tyner (piano), Gerald Canon (basse), Eric Kamau Gavatt (batterie), Gary Bartz (saxophone).
(3) : "Mostly Coltrane", Steve Kuhn Trio (David Fink, double basse, Joe Baron, batterie) et Joe Lovano, saxophone ténor et tarogato. ECM, 2009.
(4) : On peut écouter et voir sur youtube.com quelques enregistrements de cette rencontre, filmés au Festival Jazz Baltica en 2008.
(5) : Programme détaillé sur http://www.infoconcert.com/salle/salle-grappelli--cedac-de-cimiez-83/concerts.html
(6) : "Wait Till you See Her" (ECM)
(7) : "Big Neighborhood" (Concord)
(8) : La collection "Éthiopiques" compte à ce jour 23 albums parmi lesquels, outre Mulatu Astake, "Ethio jazz" - vol 4 quelques uns sont incontournables. Citons :
Mahmoud Ahmed, "Erè mèla mèla" -1975 - (vol 7). Le Frank Sinatra de la musique éthiopienne, garde intact, à 68 ans, ce charisme qui, d'Addis à New York, Londres ou Paris, fait chavirer le cœur des filles et électrise tout public. Il est un habitué des festivals de musiques du monde. Gétachew Mekuria, "Négus of Ethiopian Sax" - vol 14. Ce saxophoniste inclassable tire paraît-il son jeu du "shellèla" ou chant guerrier. Les amateurs de jazz retrouveront dans son style à la fois la fureur des saxos hurleurs à la Big Jay McNeely, le lyrisme de Sonny Rollins et l'audace formelle d'Albert Ayler. Quand, il se produit hors d'Éthiopie, il est accompagné par le le groupe hollandais néo punk "The Ex". Emahoy Tsegué-Maryam Guèbrou, Ethiopia Song - vol 21. Sœur Emahoy qui prit le voile, faute sans doute d'être reconnue comme artiste, distille dans son unique disque de piano solo une musique à la fois mélancolique et guillerette que n'aurait pas renié Éric Satie et qui renvoie à un certain indie rock minimaliste proche de Brian Eno.

(9) : Mulatu Astatke et The Heliocentrics "Inspiration Information / 03" (Strut Records)
(10) : http://www.tlv-nice.org/Programmation2009