Extraits de notes d’automne

Selon Henri Matisse « La couleur ne nous a pas été donnée pour imiter la nature, mais pour que nous puissions exprimer nos émotions. » Allons, ne soyons pas limités aux émotions. Avec des couleurs, faites ce qui vous convient. Lefranc Bourgeois se vante d’avoir créé la teinte Linel violette à la demande de Matisse. Dans les années cinquante, lorsque j’allais recevoir à l’Ecole Municipale Villa Thiole (à Nice) un premier prix de dessin et d’aquarelle, je ne connaissais que les tubes de Lefranc… Que depuis mes dix ans je rangeais dans une belle boite en bois vernis que m’avait offert mon oncle. Madame Louise Charbonnier, qui nous proposait pour modèle Renoir ou Cézanne plutôt que Matisse, et certainement pas Picasso, nous disait que les ombres ne sont pas noires mais bleues. Déjà une révolution dans les couleurs dans mon regard alors naïf d’inculture.

Aujourd’hui Lefranc Bourgeois, « qui fabrique depuis 300 ans des produits de qualité utilisés par les plus grands artistes, nous « propose plusieurs gammes adaptées aux enfants, amateurs et professionnels afin de permettre à chaque passionné de pratiquer. » nous propose 5 noirs différents et, encore plus surprenant, 4 blancs aux qualités variées ; en tout une gamme de 120 couleurs ! Bien trop pour qui aime trouver son ton par de subtils mélanges, peut-être bien trop peu pour ceux qui apprécient de retrouver à disposition le ton précis recherché.

Pour le plaisir ou le travail nous avons la matière, reste à lui donner la parole… Ce n’est certainement pas la qualité des outils ni l’adresse artisanale qui font la force expressive de l’œuvre, mais la qualité des composants facilite le travail et ajoute à la qualité du résultat.

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J’entends annoncer le prix Goncourt comme « le prix de plus prestigieux ». Il est actuellement objectivement le plus commercialement efficace. Mais son jury est-il le meilleur jugement critique sur l’œuvre des écrivains ? Les prix sont attribués tous les ans pour un livre récemment publié, ce qui met les jurys sous l’influence des événements et des modes du moment. A l’origine le Goncourt était important par son jury composé avec pensaient-ils l’élite de la littérature française vivante. Le jury actuel selon Google serait : Didier Decoin, président, et Françoise Chandernagor, Tahar Ben Jelloun, Patrick Rambaud, Pierre Assouline, Philippe Claudel, Paule Constant, Eric-Emmanuel Schmitt, Camille Laurens et Pascal Bruckner. Aujourd’hui, bien qu’écrivains tous estimables, je crains que ce ne soit l’appartenance au jury d’une institution prestigieuse qui donne « du prestige » à ses membres, comme l’Académie Française glorifie ses élus.

Le prix Renaudot est attribué juste après le Goncourt, ce qui explique qu’il soit considéré comme un rattrapage désignant un second choix, donc logiquement moins prestigieux. Jouons à un petit jeu avec l’histoire, basculant le regard d’un roman à l’ensemble de l’œuvre des écrivains. Pour plus d’objectivité, terrain de jeu, comme on dit à la mode, plutôt le XX ième siècle. Surprise de constater que manque à l’appel quelques noms qui me paraissent remarquables, comme par exemple André Gide ou Mauriac. Comparons. Ont été élus au Renaudot : Louis-Ferdinand Céline en 1932, Louis Aragon en 1936, Michel Butor en 1957, Jean Marie Le Clézio en 1963, Georges Perec en 1965…et Annie Ernaud en 1984 qui se consolera d’avoir raté le Goncourt avec un prix attribué en 2022 par une petite académie suédoise. Les Goncourts avaient préféré en 1932 Guy Mazeline à Céline, en 1936 Max Van der Meersch à Aragon, en 1957 Roger Vailland à Michel Butor, en 1963 Armand Lanoux à Le Clézio, en 1965 Jean Borel à Perec, et en 1984 à moindre risque Marguerite Duras à Annie Ernaud. On pourrait inverser le jeu : En 1951 les Goncourts ayant choisi Julien Gracq pour Le Rivage des Syrtes, les Renaudots devront se résigner à désigner Robert Margerit (Le Dieu nu), en 1933 Goncourt à André Malraux, (La Condition humaine), et Renaudot à Charles Brabant pour le roi dort, auteur dont j’avoue n’avoir jamais lu aucun ouvrage… Dans un siècle nous saurons peut-être qui avait raison…

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Je reçois le beau catalogue publié par le Fonds Hélène et Edouard Leclerc pour la culture à l’occasion de l’exposition Ernest Pignon Ernest aux Capucins à Landerneau. Tout ce qu’il y a d’une monstration rétrospective est bien illustré. Une visite guidée par Jean de Loisy et surtout un entretien intéressant qui permet une relecture par l’artiste de son travail et en exprime l’évolution de la réflexion sur sa démarche, avant, pendant, et après la réalisation. L’importance du support, fragile papier de journal fondu par le collage (et l’usure) à la matière d’un mur choisi comme révélateur de mémoire, l’évolution du dessin solidifié par la simplicité jusqu’à l’empreinte. On y voit le travail intellectuel du plasticien-metteur en scène devenir un peu semblable à celui des peintres d’atelier s’attaquant aux murs des cathédrales : prévoir des perspectives variables, des changements d’angles de vues pour le visiteur mobile. Mêmes problèmes qu’abordent le théâtre, les affichistes, parmi les peintres contemporains de toutes tendances ceux qui s’affrontent à la signification du gestuel devant des regards en mouvement dans un espace bâti. La recherche du principal, jusqu’à l’empreinte – ce que je nommais dans mon travail « l’ombre », quand le figuré tend à signifier comme une écriture. Pour faciliter lors de la rencontre autant que possible que chacun soit son Champollion.

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Comme vous, si vous êtes repéré comme intéressé à l’art, je reçois une pluie de courriels (pour les anglophones je traduis : ce que vous nommez « mail ») qui certains vendredis, se transforme en orage – chacun s’empressant d’envoyer le travail de la semaine avant de partir en fin de semaine (traduction : Week-end) – Je remarque que mon correcteur doit être anglophile, car il accepte sans grimace mail et week-end…

Me voici donc chaque jour astreint au tri des lisibles et non lisibles. Tri aussi pour les « indésirables » parmi lesquels se glissent quelques fois des désirés. La poubelle dévore : les expéditeurs et les titres et les images suffisent à faire un tri initial. Je fais l’effort de me traduire les intitulés en anglais ou en italien, parfois aussi la première phase lorsque je doute de mon premier jugement. Me parviennent d’étranges invitations. Une galerie ou une institution qui m’invite à un vernissage en Australie ou à New York ou Los Angeles, à un déjeuner de presse à Paris où à Lyon. Vous me direz que c’est un gentil envoi pour information. Sauf qu’une seule petite image, ou une série qui défile en trois secondes en sautillant accompagnés d’un texte répétitif ne sont guère informatifs. L’artiste présenté, nous dit-on, « est connu et apprécié dans le monde entier ». Sauf que lorsque on éprouve le besoin de nous le dire c’est qu’on traite de pauvres ignares, les seuls « dans le monde entier » à ignorer l’œuvre et souvent jusqu’au nom de l’artiste. La variante « provinciale » est de qualifier « international », un artiste niçois et vous vérifiez qu’en effet il a exposé à Monaco et Vintimille… Présentation d’autant plus ridicule que « international » n’affirme pas la qualité d’un travail par le fait d’être l’élu d’un choix pertinent : n’importe qui peut louer un espace d’exposition à Londres, à Tokyo, à Londres ou même à Paris. Résultat : le peintre riche est plus facilement « international », sans être forcément plus intéressant que le pauvre…

Marcel ALOCCO