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Jacques Villeglé, le
tourbillon créationnel
Chez Villeglé, ce chant du monde déchiré, cette célébration de l'écriture lacérée, du brouillé, de l'effacement exalte, par le biais du détournement, une des activités les plus déterminantes de certaines sociétés humaines, l'écriture, le graphisme. Comme il l'a écrit lui-même dans La Traversée Urbi et Orbi, et comme il nous l'a confié pour sa biographie3, Jacques Villeglé a très tôt été sensible à l'univers typographique. Dès l'enfance peut-être, puis à l'adolescence, dans le néant culturel de l'Occupation. La découverte, en juin 1943, à Vannes, au milieu d'invendus, de L'Anthologie de la peinture en France de 1906 à nos jours (1927) de Maurice Raynal ne fut pas seulement un éclair dans sa nuit picturale : à l'article Miró, était reproduite "une œuvre sur laquelle les quatre lettres de son nom, en ordre arbitraire, rayonnaient en quart de cercle, à droite d'une constellation en forme de A. Le i pouvant être tout aussi bien un u, il convenait de lire AmouR et non Riom ou moiR,..." émiettement alphabétique troublant. Un an et demi plus tard, l'achat en solde, à dix-huit ans, par le jeune Breton déjà fouineur et peut-être aimanté, du scénario de La Fin du monde filmée par l'ange N.D., daté de 1919, et illustré par Fernand Léger en Cheltenham gras, caractère pour affiche foraine, " l'impressionna". Cette fascination s'accrut au gré de l'arrachage (plus que de la cueillette, terme bien édulcoré pour une activité mobilisant tant d'énergie physique mais aussi, sans doute, pulsionnelle) des affiches lacérées, ainsi qu'avec le travail, en compagnie de Raymond Hains, sur l'éclatement de la lettre, pour Hepérile éclaté, court poème de Camille Bryen. De plus, après les cubistes, les dadaïstes, les futuristes et les surréalistes, la recherche plastique des années 50 et 60 démultiplia l'attirance des artistes pour le graphisme, la lettre. Villeglé de citer Les Journaux des Dieux et la revue UR, l'hypergraphie, la méta-prose, le lettrisme, l'art gestuel hérité de l'extrême-Orient. Pour sa part, le plasticien se satisfit de son domaine d'élection, l'affiche lacérée, expression d'une révolution du regard, dont il devint l'exégète. "Faisant l'économie de tout voyage, et ayant confiance dans la modernité occidentale, les affiches de théâtre ou les affiches en deux couleurs des cinémas de quartier annonçant leurs programmes couplés par quinzaine, autre économie due à la paupérisation de la barbarie guerrière, me contentèrent. Les caractères typographiques y pullulent et leur entremêlement nous introduit par leur presque disparition vibratoire dans le domaine de l'heureusement illisible, de l'insaisissable mallarméen." On le voit, la quête de ce membre fondateur du Nouveau Réalisme, qui a longtemps fait profession de désinvolture, d'ironie, d'apathie, est d'une exigence poétique élevée. S'il n'a presque jamais rédigé de poèmes, sauf pour Labarinte (1994), un livre en regard de photographies de Michel Dambrine avec une typographie de Jean Hofer - ses écrits sur l'art et l'histoire du mouvement recèlent pourtant plus d'un passage d'une brûlante fulgurance - il a fréquenté de nombreux poètes depuis 1945 : le Nantais Camille Bryen, André Breton, Tristan Tzara (qu'il porte au pinacle), les lettristes, surtout François Dufrêne et Gil J Wolman, ses intimes, Bernard Heidsieck ainsi que des poètes femmes, sans oublier son compagnon d'aventures, Raymond Hains. Son
esthétique du chaos, sa vision de l'illisible et d'une beauté nouvelle,
à laquelle il a consacré sa vie, sa célébration étrange du monde par le
décollage, ce déchiffrement par le mystère et la maïeutique, son travail
sur ses beaux petits formats l'exhaussent, s'il en est besoin, à la qualité
de poète tout comme le font, désormais, ses signes socio-politiques et
autres alphabets. "
Là, je me suis dit qu'il fallait faire un alphabet, c'est une tradition
chez les poètes, les dessinateurs. J'ai donc souhaité créer un alphabet
socio-politique. J'ai eu beaucoup de mal à commencer, car je ne dessinais
pas, je me suis mis dans la peau d'un encyclopédiste qui met en valeur
un alphabet. Les premières planches, en petit format, sont apparues en
1970. Dès le début des années 80, je me suis obligé à travailler sur de
plus grandes toiles, pour mettre en valeur l'écriture. Ce qui est passionnant,
c'est la recherche de mots, de sujets, compatibles avec ce projet. C'est
par là que j'ai appris les métiers de la peinture : la bombe, les crayons
gras, à l'huile, l'acrylique et toutes sortes de supports. Il y a la peinture
gestuelle, le fait de dessiner lentement, à la plume. Les signes politiques
ont pris, là, beaucoup d'importance pour moi. J'ai fait des recherches
approfondies sur le sujet (...) Désormais, Jacques Villeglé, qui a décidé d'arrêter l'arrachage des affiches en l'an 2000, se consacre à ses graphismes. En 2007, il a même élaboré une nouvelle police de caractères, au pochoir, moins agressive, plus tendre, comme apaisée. Mais il n'en abandonne pas pour autant "la guérilla des écritures" dont nous sont présentées ici les différentes étapes de conception, de polissage, si l'on ose ce terme pour des signes parfois violemment et dramatiquement connotés. Il ne s'agit pas pour Villeglé, bien sûr, d'en faire l'apologie ni de les instrumentaliser : faut-il rappeler que l'artiste est issu d'une famille de grands résistants et que lui-même prit, tout jeune, sa part dans la lutte contre la barbarie nazie ? Il s'agit pour lui de "secouer les ensommeillés, ceux qui refusent de regarder l'Histoire en face", de faire se confronter signes anonymes urbains, lettres violentées par un usage criminel, témoignages économiques, sociologiques... (…) Odile Felgine
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Volume IV du catalogue des affiches lacérées de Villeglé. La lettre
lacérée (1963-1989), p réface de Daniel Abadie, Marval, 1990 |
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