Retour Sommaire

Le Palmarès du 62eme Festival de Cannes (Ou comment Lars VON TRIER dynamita un ordonnancement trop bien agencé)


Le palmarès du 62eme Festival de Cannes (1) atteste des difficultés rencontrées par le jury présidé par Isabelle Huppert pour faire un choix dans un programme composite et en définitive contradictoire qui, au départ, se voulait innovant.

En effet, l'annonce de la liste des films en compétition, attestait de la volonté de Thierry FRÉMAUX et son équipe de mettre en valeur des cinéastes audacieux, de donner d'avantage d'importance au nouveaux auteurs venus d'Asie et de sortir de son ghetto le cinéma à sensation (horreur, fantastique, policier) aimé par le jeune public. Dans les faits, à Cannes cette année, cinéma à sensation et cinéma asiatique ont eu tendance à se confondre.

Jour après jour, au fil des séances, il est apparu de plus en plus évident qu'aucun de ces films ne pouvait être candidat à la Palme : ni VENGEANCE (2) de Johnnie TO plombé par un Johnny Halliday calamiteux, ni KINATAY de Brillante MENDOZA, saignante tranche de vie ordinaire de sadiques policiers philippins ripoux, ni THIRST, CECI EST MON SANG de PARK Chan-Wook, film de vampire hésitant entre le gore, la satire sociale, la peinture d'un amour fou et la farce, ni enfin INGLOURIOUS BASTERDS (3) de Quentin TARANTINO, poussive pochade guerrière.

Les cinéastes réputés audacieux n'ont pas réussi d'avantage à séduire, au delà de leur public de fidèles. Il en est ainsi de Gaspard NOÉ avec SOUDAIN LE VIDE, clip de 2 h 30, certes virtuose mais totalement vain. De même, VISAGE de TSAI Ming-Liang, suite d'absconses scénettes allégoriques, est particulièrement représentatif d'un cinéma maniéré s'adressant à un petit nombre de spectateurs qui sont les seuls à en posséder les codes d'accès.


LvT 1, Lars von trier - Photo by Christian Geisnaes

Lars VON TRIER, comme à son habitude, n'a pas manqué de provoquer un scandale. Son film, ANTICHRIST (4), impressionnant de maîtrise et d'audace formelle méritait une récompense sur ses qualités propres (mise en scène, force des images etc.). A la frontière du film de sensation et du film à thèse, il pouvait s'adresser à plusieurs publics mais sûrement pas à tout public. Considéré comme un film de genre, ANTICHRIST (4) est à classer dans la catégorie des films sur la possession, quelque part entre LE PROJET BLAIR WITCH et SHINNING. Les scènes gore qu'il contient ne sont pas plus insupportables que celles de la plupart des films d'horreur ordinaires. Mais comme Lars VON TRIER n'est pas un cinéaste ordinaire, on cherche à connaître ses intentions en choisissant de filmer l'histoire d'un homme et d'une femme désespérés par la mort accidentelle de leur bébé et qui, dans leur recherche des causes leur malheur, rencontrent Satan.

A ce stade, tout le monde (les sélectionneurs, le jury, les spectateurs) a fini par réaliser que le film à sensation est, dans la perception que l'on en a, d'une nature radicalement différente de celle du « cinéma de festival ». Quand il s'agit de films de la première catégorie, il n'est pas nécessaire de s'intéresser au contenu puisque le réalisateur cherche uniquement à satisfaire un public avide d'émotion fortes. Du fantasque cinéaste danois, on attend autre chose : une intention (spirituelle, psychologique, existentielle etc.).


by Christian Geisnaes

Comme personne et, en premier lieu le réalisateur, n'a donné d'explication convaincante sur le sens de cette histoire terrible, l'actrice (Charlotte GAINSBOURG)a été gratifiée d'un prix d'interprétation pour sa performance, ce qui est une manière polie de refermer un tiroir que l'on aurait jamais dû ouvrir. Après tout, ce n'est que du cinéma, n'est ce pas ?

Sagement, le jury a décidé de clore la parenthèse film à sensation. Il a distribué à ces productions quelques récompenses aussi diplomatiques que convenues (voire cocasses comme un prix de la mise en scène à KINATAY de Brillante MENDOZA pour un film qui n'en comporte pas et un prix d'interprétation masculine au cabotinage de Christoph WALTZ dans INGLOURIOUS BASTERDS) et a réservé le haut du tableau (palme d'or, grand prix et prix spécial) à d'éminents représentant d'un cinéma « sérieux » : RESNAIS (pour l'ensemble de sa carrière), AUDIARD et HANEKE.

Le point commun de ces derniers auteurs est de proposer le genre d'oeuvre que l'on attend d'eux, ce qui bien sûr n'enlève rien à leur talent et à la qualité de leurs films.


Les herbes folles, Alain Renais

Alain RESNAIS, dans LES HERBES FOLLES (5) illustre une nouvelle fois la thèse de MON ONCLE D'AMERIQUE (1980) : dans la lutte entre le libre arbitre et le déterminisme, c'est toujours le second qui l'emporte.


Les herbes folles, Alain Renais

Jacques AUDIARD peint dans UN PROPHÈTE (6), l'itinéraire d'un jeune beur, à l'intérieur d'une prison française de nos jours. D'abord homme à tout faire d'un maffieux corse, il devient peu à peu un caïd.

Ce film bien construit et bien documenté mérite de connaître un grand succès public. Peut être provoquera-t-il quelques salutaires polémiques à propos de notre système pénitentiaire ?

LE RUBAN BLANC (7) de Michael HANEKE est la chronique au scalpel d'une communauté rurale du Nord de l'Allemagne à la veille de la 1ere guerre mondiale. Entre le hobereau du village, le pasteur, le docteur et l'instituteur, la vie des enfants est réglée selon des normes implacables. Ces derniers réagissent à leur manière (parfois cruelle et sournoise) face à l'arbitraire et la violence des adultes. D'une grande rigueur et d'une esthétique glacée accentuée par l'image en noir et blanc, ce film n'est ni le plus audacieux du cinéaste autrichien, ni d'une thématique très nouvelle.


Le ruban blanc, Michael Haneke

Les dégâts provoqués par le carcan de l'éducation prussienne ou autrichienne à l'orée du XXeme ont été de nombreuses fois illustrés par la littérature et le cinéma germaniques, notamment dans les ouvres de Thomas MAN et de Robert MUSIL avec en particulier la fameuse adaptation des DÉSARROIS DE L'ÉLEVE TÖRLESS de Volker SCHLÖNDORFF (1966).


Le ruban blanc, Michael Haneke

Le propos de HANEKE est suffisamment clair pour qu'il puisse se dispenser d'éclairages supplémentaires nous rappelant que ces redoutables têtes blondes ont été, une génération plus tard, des nazis. Face à tant d'explications, on se surprend à éprouver de la nostalgie pour certains films de genre qui, sur une thématique voisine, nous en disent autant voire d'avantage sans démonstration additionnelle. Il s'agit en particulier du VILLAGE DES DAMNÉS de Wolf RILLA (1960) repris par John CARPENTER (1995).


Map of the sounds of Tokyo, Isabel Coixet

A nos yeux, la seule note excitante de ce palmarès a été le Prix Vulcain (voir note 1), dernier de la liste, qui au nom des « artistes – technicien », a distingué Aitor BERENGUER, mixeur son de MAP OF THE SOUNDS OF TOKYO réalisé par Isabel COIXET. Ce film, présenté le dernier jour à un public sans doute complètement exténué, risquait de passer totalement inaperçu si ce n'était la vigilance de Monsieur Vulcain. Merci donc au dieu des forges et des volcans, des souterrains et des marginaux d'avoir signalé ce petit bijou de sensibilité et de poésie sur lequel nous reviendrons dans une prochaine chronique.

Bernard Dupuis

(1) Palmarès du 62eme Festival de Cannes


► Palme d'Or :

LE RUBAN BLANC de Michael HANEKE

►Grand Prix

UN PROPHÈTE réalisé de Jacques AUDIARD

►Prix spécial pour l'ensemble de sa carrière et sa contribution exceptionnelle à l'histoire du cinéma :

Alain RESNAIS

► Prix de la mise en scène :

Brillante MENDOZA pour KINATAY

► Prix du Jury

FISH TANK de Andrea ARNOLD

et

THISRT, CECI EST MON SANG de PARK Chan-Wook

► Prix d'interprétation masculine :

Christoph WALTZ dans INGLOURIOUS BASTERDS réalisé par Quentin TARANTINO

► Prix d'interprétation féminine :

Charlotte GAINSBOURG dans ANTICHRIST réalisé par Lars von TRIER

► Prix du scénario :

MEI Feng pour NUITS D’IVRESSE PRINTANIERE réalisé par LOU Ye

► Prix Vulcain de l’Artiste-Technicien :

Aitor BERENGUER, mixeur son du film MAP OF THE SOUNDS OF TOKYO réalisé par Isabel COIXET.

► Camera d'Or :

SAMSON AND DELILAH réalisé par Warwick THORNTON (présenté à Un Certain Regard) .

Mention Spéciale Caméra d'Or :

AJAMI réalisé par Scandar COPTI, Yaron SHANI (présenté à la Quinzaine des Réalisateurs)


(2) En salle depuis le 19 mai

(3) Sortie le 19 aout

(4) Sortie le 3 juin

(5) Sortie le 21 octobre

(6) Sortie le 26 août

(7) Sortie le 9 septembre

Retour Sommaire